SIBYLLE

Dr Bernard Auriol

(cet article n'a pas été publié dans le Dictionnaire : il se situait dans le contexte de l'Antiquité Chrétienne et il a paru préférable d'insister sur les données grecques anciennes, ce dont s'est acquitté mon cher ami Marcel Conche)

Le premier auteur à en avoir parlé est Héraclite d'Ephèse. Suivront Euripide, Aristophane, et Platon. D'après Lactance, Sibylla viendrait de "Sios Bolla" via "Dios Boulé" (conseil ou volonté de Dieu).

Les sibylles étaient le plus souvent vierges, au service d'un temple païen. Certains des oracles sibyllins avaient un caractère secret; par exemple le temple de Jupiter Capitolin avait obtenu de la sibylle d'Erythrée un millier de vers dont la connaissance était réservée à "quindecim vir sacris faciundis" (d'après Lactance, Divin. Institut. I,6. Brandt T.1 p.20-23).

 



On appelle "Oracles Sibyllins" un recueil de vers en 14 livres qui sont censés être tous produits par des femmes vaticinantes regroupées sous le nom générique de Sibylles en référence à la Sibylle de Delphes.

La première Sibylle était antérieure aux Pythies. Elle s'appelait Hérophilè d'après Pausanias (X, 12, 1).Ce n'est pas la même Hérophilè que la Sibylle d'Erythrées (Plutarque 401 B). Plutarque attribue aux oracles sibyllins (lunaires) moins de valeur qu'aux prophéties de la Pythie (solaires) (Plutarque, 398 C, p. 39). Les sibylles n'étaient pas des exaltées comme les pythonisses, mais plutôt des inspirées à la manière des
poètes, d'où l'imitation facile qu'en firent les juifs et les chrétiens.

La plupart des 4230 hexamètres qui nous sont parvenus sont, pour la plupart, des pastiches destinés à accréditer l'idée selon laquelle les philosophes grecs (Héraclite, Pythagore, Platon) ne seraient que les disciples de Moïse. Les milieux judéo-chrétiens poursuivirent cette démarche des Juifs jusqu'à écrire eux-mêmes de nouveaux oracles sibyllins. Michel Ange a peint cinq des sibylles, sur dix recensées, à côté des sept prophètes de l'Ancien Testament.

PYTHIE

L'oracle de Delphes dont Ovide parle à propos du déluge grec (métamorphose I, 320) s'appelait d'abord Thémis (la justice). Elle fut nommée "Pythie" en fonction de la mythologie qui montre la victoire d'Apollon sur le serpent python; ce serpent python symbolisait les énergies souterraines, les énergies de la terre. On a également traduit ce terme grec par "ergastrimythos" qui peut tout simplement signifier ventriloque, qui parle du ventre. En fait, il s'agit de la voix caverneuse caractéristique d'une certaine forme de transe qu'on retrouvera plus tard décrite dans la possession diabolique au sens chrétien. C'est une voix instinctive où dominent les sons graves. La Pythie faisait en même temps des mouvements bizarres et excessifs (Cf. Moreri : Pythonisse).

Il faut remarquer que le mot Python se rapproche du terme punthanomaï qui signifie interroger, consulter. En hébreu nous avons le terme 'ôB. Il s'agit d'un esprit qui fait parler le devin ou la devineresse (Cf Ovide, Métamorph.I, 438). Après avoir mâché des feuilles de laurier, symbole d'Apollon, la Pythie s'asseyait sur un trépied afin de ne pas tomber dans une crevasse d'où émanaient des vapeurs sulfureuses (peut-être psychotropes ?). Elle entrait alors en transe et donnait ses oracles en des termes incompréhensibles que les prêtres devaient expliciter tant ils étaient hermétiques. Il est frappant de constater le cousinage de cette pratique avec le parler en langues et l'explicitation du parler en langues qui font partie des charismes (voir ce mot) de la première communauté chrétienne.

La Bible n'admet que certaines pratiques de divination et prévoit la lapidation (Lév. XX, 27) pour les spirites. Sont condamnées toutes formes de divinations et d'oracles assimilés à l'idolâtrie (Is. VIII, 4; Deut. XVIII, 9-12; I Samuel XXVIII; II Rois XXI, 6 et XXIII, 24; N.T. voir Act. XVI, 16-18).

Cette condamnation des pratiques pythonisses fait comprendre pourquoi les auteurs judéo grecs et judéo-chrétiens qui voulaient appuyer leur foi en faisant de la littérature grecque une dépendance des écrits bibliques, écrivant des textes sibyllins ne pouvaient leur donner le nom honni de Pythie, ce nom étant explicitement condamnable et faisant confusion avec les pratiques spirites.

En fait dans l'empire romain, il était permis aux juifs de pratiquer leur religion main non de faire du prosélytisme. L'utilisation des sibylles comme porte-parole pouvait être un moyen de tourner cet interdit.

Héraclite (cité par Plutarque in Présocratiques p. 167 XCII) "La Sibylle à la bouche délirante profère des mots sans sourire, sans fards et sans parfums, grâce à Dieu" et sa voix se fait entendre pendant mille ans. Le même auteur déclare aussi "le prince dont l'oracle est à Delphes ne parle pas, ne cache pas mais signifie".

Les oracles sibyllins sont écrits en hexamètres homériques, sans doute en référence à Cassandre, prototype de divination, capable de devancer l'avenir au niveau de la connaissance mais privée du pouvoir de convaincre et, par là, impuissante à modifier le cours des événements (Cf. Cassandre in Dico de Mythologie PUF).

Pour certains, la seule différence entre les Pythies et les Sibylles serait que les premières ont existé alors que les secondes auraient été créées de toute pièce (Cf. Encyclopaedia universalis).

Analyse des livres sibyllins

Livre I : Il commence par la création du monde; il reprend les récits principaux de la Thora en les mixant aux légendes grecques (Age d'or, Titan) pour en arriver à la vie de Jésus et à la destruction du temple de Jérusalem.

Livre II : il s'agit d'une réalisation des promesses messianiques au prix du combat pour la vertu et des observances morales, conformes au Nouveau Testament. Vient ensuite la vision apocalyptique de la fin du monde et la description des fins dernières (Résurrection, Jugement, Paradis et Enfer Origénien).

Livre III : On trouve dans ce livre certains textes qui sont des professions de foi monothéiste : "Si vous adorez les idoles vous serez soumis à un feu éternel". "Dieu est non engendré, tout-puissant, éternel, créateur et maître du monde, rémunérateur du bien et vengeur du mal"...

Il a fixé le tétragramme "ADAM", c'est-à-dire :

Antolièn (EST)
Dusin (OUEST)
Arkton (NORD)
Mesèmbrian (SUD)

On trouve également des prophéties eschatologiques dans ce livre : Venue du Messie, venue de l'antéchrist Béliar. Le monde sera gouverné par une veuve que certains assimilent à Cléopâtre, d'autres à l'impératrice Zénobie Septimie (reine de Palmyre et de vastes territoires orientaux entre 267 et 273). Ce sera alors la fin des temps et le Jugement dernier (v. 46-96).

Les données de la mythologie sont interprétées dans un sens évhémériste, monothéisées, amalgamées et plus ou moins harmonisées à des récits inspirés de la Bible (Cf l'article Herméneutique").

Livre IV : Il décrit le bonheur des justes, qui rendent un culte à Dieu, disent les grâces avant les repas, ne participent pas aux sacrifices idolâtres, sont sincères, évitent de séduire les enfants et de commettre l'adultère (IV, 24-48). Ce livre "annonce" un certain nombre de faits historiques, astronomiques et telluriques et prédit, pour ceux qui ne se seront pas purifiés par le Baptême, les pires cataclysmes2. L'auteur semble être un judéo-chrétien proche des thérapeutes (voir ce mot) qui a écrit dans les années 80 de notre ère.

Livre V : A côté de considérations sur l'histoire romaine et les empereurs, la sibylle prophétise la venue d'un Messie et la punition des méchants : la terre sera couverte de ténèbres, et à la fin, il y aura une grande guerre; puis viendra le temps des saints et on construira un temple sacré en Egypte. L'auteur de ce livre est probablement un juif qui utilise les données de la guematria (voir ce mot) rabbinique. On y trouve aussi quelques interpolations chrétiennes.

Livre VI : Il décrit le Baptême de Jésus avec infusion du Logos conformément à l'enseignement Ebionite (Cf. article "Ebionite").

Livre VII : Il annonce l'anéantissement de plusieurs royaumes (Rhodes, Sicile, Phrygie, etc...) ainsi que de nombreuses villes (Troie, Tyr, Thessalie, etc...).

La Sibylle décrit ensuite un rite gnostique évoquant l'infusion du Logos en Jésus au moment du baptême de Jean (libérer une colombe et jeter de l'eau sur le feu en rappelant cet événement).

Livre VIII, etc...

 

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25 Mai 2001