Notes de lecture du Dr Bernard Auriol
Bergson a posé de bons problèmes
au bon moment, souvent très en avance sur son temps.
« L’intelligence
[1]
,
en effet, n’est pas la seule forme de la pensée. Il existe d’autres facultés
de connaissance, déposées également par l’évolution de la vie, qui se rapportent
directement à la réalité: l’instinct et l’intuition. L’instinct est comme
une intuition qui aurait tourné court et l’intuition comme un instinct qui
se serait intensifié et dilaté jusqu’à devenir conscient et susceptible de
s’appliquer à toutes choses. Sous sa forme achevée, l’intuition est un pouvoir
propre à l’homme qui le rend capable d’une expérience pure.
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Elle n’est pas une faculté de
représentation, mais un mouvement pour s’identifier à la réalité. Plutôt que de
connaissance au sens traditionnel du terme, il faut parler à son propos de « contact », de « coïncidence » ou de « fusion ». Son opération s’effectue,
en outre, selon un sens bien précis: elle ne consiste pas dans une réceptivité
parfaite de l’esprit mais, à l’inverse, dans un mouvement hors de soi pour se
transporter vers l’objet et y pénétrer. L’intuition est « extatique » (V. Jankélévitch). Par suite, elle
demande un effort spirituel intense puisqu’il s’agit de sortir de soi-même,
d’écarter toutes les habitudes de pensée, les notions familières, les
connaissances acquises. Chaque acte d’intuition est un commencement absolu, une
tension singulière pour rejoindre une réalité à chaque fois unique. C’est aussi
un acte simple (car il n’y a pas plusieurs manières de coïncider) et dont le
résultat, parce qu’il est foncièrement original, est en outre ineffable: « Nous appelons ici intuition la
sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider
avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable » (La Pensée et le mouvant ). Point par point,
l’expérience intuitive s’oppose à la pensée d’entendement.
« L’intuition philosophique a donc pour objet l’immédiat.
Mais à quoi reconnaît-on un immédiat; Pour Bergson, ce n’est pas la manière
dont on l’appréhende qui le qualifie comme tel. Ni la réceptivité de l’esprit
ni même son entière passivité n’en sont les critères. Pas davantage le
sentiment d’évidence qui accompagne son expérience. C’est, au contraire,
uniquement par ses caractères intrinsèques qu’un donné peut prétendre à
l’immédiateté. Celle-ci est une valeur qui s’attache au contenu et non à la
modalité de la conscience. En premier lieu, l’immédiat se reconnaît à ce qu’il
enveloppe une intelligibilité sui generis , sans référence à des cadres
préalables. Non seulement il est clair par lui-même, n’enferme aucune
incohérence et ne suscite aucun problème, mais il possède la propriété
d’éclairer tout ce qui se rattache à lui. À la lumière de l’immédiat, les
problèmes se dissipent: il faut voir là un de ses critères les plus sûrs. Mais
c’est surtout l’autosuffisance d’un contenu qui témoigne de sa réalité absolue
et de son « originarité ». L’immédiat est ce dont les
caractères intrinsèques sont nécessaires et suffisants pour en imposer
l’existence et l’essence. Il n’est pas besoin de connaître auparavant les
critères de la réalité pour le reconnaître; c’est lui-même qui les révèle dans
leur spécificité. Par le seul fait d’apparaître, il pose son objectivité. Par
suite, il est inutile d’y rien ajouter mais, en revanche, on n’en peut rien
séparer: il se présente comme une nature irréductible et donc, quelle que soit
sa complexité interne, comme une nature simple. Ainsi, dans l’immédiat, le réel
se confond avec sa manifestation. En bref, l’immédiat bergsonien signifie: que
le réel est donné et non caché; qu’on l’atteint directement et non par un détour:
enfin, qu’il consiste et se révèle dans une certaine apparence, celle qui ne
requiert rien d’autre qu’elle-même pour être et être intelligible: Tout ce qui s’offre
directement aux sens ou à la conscience, tout ce qui est objet d’expérience,
soit extérieure soit interne, doit être tenu pour réel tant qu’on n’a pas
démontré que c’est une simple apparence[2] »
Pour Bergson comme pour d’autres philosophes, « on appelle intuition
cette espèce de sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à
l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et
d'inexprimable. » C’est un mode de connaissance différent de la capacité
d’abstraction à la base du découpage utilitaire que nous faisons de notre
expérience : seule cette expérience intuitive nous permet de connaître
notre propre esprit (et l’esprit en général). Cette intuition n’ayant pas de
vocation pragmatique nous prend nécessairement par surprise, comme une
expérience extraordinairement simple[3].
« Matière ou esprit, la réalité nous
est apparue comme un perpétuel devenir. Elle se fait ou elle se défait, mais
elle n’est jamais quelque chose de fait. Telle est l’intuition que nous avons
de l’esprit quand nous écartons le voile qui s’interpose entre notre conscience
et nous. Voilà aussi ce que l’intelligence et les sens eux-mêmes nous
montreraient de la matière, s’ils en obtenaient une représentation immédiate et
désintéressée. Mais, préoccupée avant tout des nécessités de l’action,
l’intelligence, comme les sens, se borne à prendre de loin en loin, sur le
devenir de la matière, des vues instantanées et, par là même, immobiles. La
conscience, se réglant à son tour sur l’intelligence, regarde de la vie
intérieure ce qui est déjà fait, et ne la sent que confusément se faire. Ainsi
se détachent de la durée les moments qui nous intéressent et que nous avons
cueillis le long de son parcours. Nous ne retenons qu’eux. Et nous avons raison
de le faire, tant que l’action est seule en cause. Mais lorsque, spéculant sur
la nature du réel, nous le regardons encore comme notre intérêt pratique nous
demandait de le regarder, nous devenons incapables de voir l’évolution vraie,
le devenir radical. Nous n’apercevons du devenir que des états, de la durée que
des instants, et, même quand nous parlons de durée et de devenir, c’est à autre
chose que nous pensons. Telle est la plus frappante des deux illusions que nous
voulons examiner. Elle consiste à croire qu’on pourra penser l’instable par
l’intermédiaire du stable, le mouvant par l’immobile ».
1. L’expérience immédiate de la conscience fait figure de donnée indubitable : comme la prise de possession de l’esprit par soi-même est possible, c’est que l’intuition existe ; c’est-à-dire, que non seulement l’absolu est en nous, mais encore, il est saisissable de façon immédiate.
2. La matière elle aussi est non « faite » mais « se faisant ». On pourrait voir cela si l’intelligence et les sens " obtenaient (de la matière) une représentation immédiate et désintéressée ". Comme le véritable mode de connaissance de la réalité est l’intuition, l’intelligence et les sens devront inverser la direction par laquelle ils se rapportent au réel, qui est de se tourner vers l’extérieur. Ayant une représentation médiate et intéressée de la matière, ils doivent devenir intuition pour saisir sa réalité ultime. En effet, il apparaît que le devenir, qui est la réalité même, est intérieur aux choses.
Bergson oppose le temps objectif à la durée (ou temps subjectif). Le temps objectif correspond à la vision scientifique du temps. C'est le temps mesuré par l'horloge, celui qu'on divise en heures, minutes et secondes. Mais Bergson reproche à la science de manquer l'essence du temps. Croyant mesurer le temps, le scientifique mesure en réalité de l'espace (l'espace parcouru par exemple par l'aiguille de l'horloge ou par le sable dans le sablier) et, du reste, spatialise le temps, comme le montre cette habitude de représenter le temps par une droite c'est à dire par un espace. Le scientifique manque l'essentiel, ignore la réalité du temps. Le temps réel est la durée, dimension de la conscience. Le temps subjectif est le temps vécu, celui qui fait paraître certaines heures plus longues et d'autres plus courtes, celui surtout qui se révèle dans l'expérience de l'attente. La durée est l'étoffe du moi, un devenir imprévisible. Ce caractère imprévisible nous révèle notre liberté.
À la définition classique de l'homme comme homo sapiens, Bergson substitue celle d'homo faber. Cela ne signifie nullement que l'intelligence ne nous définirait pas mais elle est fondamentalement une faculté active :" L'intelligence envisagée dans ce qui paraît être la démarche originelle est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d'en varier indéfiniment la fabrication."
Nous avons une représentation médiate et intéressée de la matière. De sorte qu’on ne voit pas qu’elle est en devenir. Représentation " intéressée ", parce que nous sommes avant tout préoccupés des nécessités de l’action. Tout se passe comme si, à la manière d’un appareil photographique, l’intelligence, pour agir, prenait toute une série de clichés immobiles sur le devenir de la matière.
C’est ainsi que les philosophes ont raté ce qui fait la structure ultime du réel : aidés de l’intelligence, ils découpent l’évolution, qui est mobile, changeante, et continue, en morceaux tout faits, extérieurs les uns aux autres, instantanés et immobiles, que l’on ré-assemble ensuite.
La conscience, cédant à l’habitude engendrée par les nécessités de l’action, " se règle à son tour sur l’intelligence "; alors que, si nous nous plaçons sur le plan de la spéculation, il s’agit, non plus d’agir, mais de prendre contact avec soi-même, de réfléchir sur soi-même, ou, comme le dit plus explicitement Bergson, de " regarder la vie intérieure ". On comprend ce qui va inéluctablement se passer : l’intelligence appliquant à la vie intérieure son point de vue extérieur, la regardera encore comme elle regarde la matière (en découpant et en immobilisant inconsciemment ce qui est se faisant). Elle ne verra donc " de la vie intérieure que ce qui est déjà fait, et ne la sentira que confusément se faire ". Dès lors, nous ne voyons " du devenir, que des états ", et " de la durée, que des instants ".
Dès lors qu’on parle de devenir ou de durée, on dénature ce dont on parle ; c’est parler de ce qu’il n’est pas. En effet, les mots enferment la réalité dans des concepts tout faits. On prononce le mot, mais on ne pense guère à la chose (au flux, plutôt).
Une illusion " frappante consiste à croire qu’on pourra penser l’instable par l’intermédiaire du stable, le mouvant par l’immobile ". C’est là un paralogisme qui consiste à ne pas distinguer ce qui est fait de ce qui se fait. C’est-à-dire que, cédant à notre manière habituelle de penser, on passera par l’immobile pour penser le mobile, ce qui revient à penser le réel à travers, ou par, les clichés instantanés que l’intelligence (qui, alors, est notre guide) prend sur son flux. On pense le réel par ce qui n’est pas réel. Et le résultat est là : la durée nous échappe, pire, nous la laissons échapper, parce que nous la jugeons dénuée d’être et de valeur.
Il est classique de définir l'homme par le langage. Mais Bergson constate que le langage ne peut communiquer que ce qui nous est commun. Les mots sont les mêmes pour tous les individus d'une même communauté et ne peuvent exprimer ce que nous ressentons comme sujets. Il y a mille façons d'aimer mais un seul verbe pour l'exprimer. Pas plus qu'il ne peut communiquer notre psychisme profond, le langage ne peut exprimer le réel objectif. Il est un instrument d'action. C'est ce qui explique le privilège de l'intuition. Ce mode de connaissance direct, immédiat, nous fait pénétrer l'être profond du réel. L'intuition est d'abord ce qui nous permet de saisir notre vie intérieure et en particulier la durée.
D’où la nécessité de cette intuition en métaphysique. Il ne reste plus qu’elle si on veut connaître l’absolu (puisqu’elle va jusqu’au fond du réel). Mais il ne faut pas entendre par le terme d’ "intuition " une faculté supra-intellectuelle. L’intuition bergsonienne est effort. Effort qui consiste à se désintéresser de l’action, source du découpage illégitime de la durée. Malgré un antagonisme de mots, il semble bien qu’on n’est pas loin de Schelling, pour qui l'intuition (intellectuelle …) correspond à un retrait ultime en nous, où nous atteignons une pure coïncidence à nous-mêmes et découvrons l'éternité.
5 Décembre 2002
Essai sur les données immédiates de la
conscience, 1889
Matière et mémoire, 1896
Le rire: essai sur la signification du comique, 1900
Introduction à la métaphysique, 1903
L'évolution créatrice, 1907
L'énergie spirituelle, 1919
Durée et simultanéité. Essai sur la théorie de la relativité d'Einstein,
1921
Les deux sources de la morale et de la religion, 1932
La pensée et le mouvant, 1934
Écrits et paroles, 1957-59 (3 vols.)
Oeuvres, 1959
La pensée et le mouvant.
Articles et conférences
datant de 1903 à 1923.
La table des matières.
Avant-propos de la 7e édition
Une édition électronique réalisée à partir du livre de Henri Bergson, La pensée et le mouvant. Articles et conférences datant de 1903 à 1923. Paris: Les Presses universitaires de France, 1969, 79e édition, 294 pages. Collection Bibliothèque de philosophie contemporaine. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole.
Les deux sources de la morale et de la religion
(1932). Reproduit à partir de la 58e édition (Paris, Presses universitaires de
France, 1948, 340 p.). Peut être téléchargé en trois formats (Word, PDF et RTF) sur le site "Classiques des sciences
sociales"
[1] Extraits adaptés à partir de Encyclopædia Universalis 1998.
[2] H. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience (1888). Reproduit à partir de la 144e édition (Paris, Presses universitaires de France, 1970, 182 p.). Peut être téléchargé en trois formats (Word, PDF et RTF) sur le site "Classiques des sciences sociales".
[3] Henri Bergson: L'intuition philosophique, Revue de Métaphysique, 1911; repris dans « La pensée et le mouvant ». Paris 1934. Articles et conférences datant de 1903 à 1923.Presses universitaires de France, 1969, 79e édition, 294 pages. Collection Bibliothèque de philosophie contemporaine.