L’intuition

Dr Bernard Auriol

Pour le bon sens, l'intuition recouvre une attitude assez globale qui ne dit rien de ses mécanismes intimes. Comme lorsqu'on se dit "ma première idée était la bonne". C'est remarquer le travail parfois contre-performant du travail de critique rationnelle qui s'avise de possibilités distinctes ou même contradictoires par rapport à cette première impression dépourvue de bases logico-déductives ou explicitement perceptives.


Etymologie et définitions

Le mot latin intuitio désigne l’action de voir une image dans une glace ; intuitus a le même sens que le français « intuition ». Il s’agit de « voir à l’intérieur »… La même structure étymologique se retrouve dans einsicht en allemand et dans insight en anglais. Pour Le Littré il peut revêtir une acception théologique, philosophique, ou étendue.

L’intuition philosophique

Au niveau philosophique il s’agit de la « connaissance soudaine, spontanée, indubitable, comme celle que la vue nous donne de la lumière et des formes sensibles, et, par conséquent, indépendante de toute démonstration ». Dans le système de Schelling, « l’Intuition intellectuelle (en allemand Anschauung) signifie un acte transcendant, indéfinissable, au moyen duquel l'intelligence saisit l'absolu dans son identité, c'est-à-dire tel qu'il est en lui-même, au-dessus de toute distinction et de toute différence, et réunissant dans sa nature absolument simple toutes les oppositions et tous les contraires ».

C’est un mode de connaissance immédiat, sans intermédiaire, avec un objet sensible ou intellectuel. Pour Descartes, elle est la raison même, purement intellectuelle et métaphysique. Elle est la connaissance qui découvre les évidences, les idées claires et distinctes, dont le cogito fournit le modèle. « Il n’y a pas d’autres voies qui s’offrent aux hommes, pour arriver à une connaissance certaine de la vérité, que l’intuition évidente et la déduction nécessaire » (XII° règle).

Sébastien Bourdon, Portrait présumé de Descartes (Musée du Louvre)

Si bien que, selon Le Roy (T.I, p.177) : « toute vraie intuition est une intuition vraie. Le seul problème consiste à discerner dans quels cas on se trouve bien en face d’une intuition authentique, non d’un simulacre ». L’intuition conduit à une certitude sans faille car elle atteint la vérité directement, en elle-même. Elle se distingue par là, clairement, du raisonnement et du discours.

Jean Paul Sartre fait chorus : « Il n’est d’autre connaissance qu’intuitive. La déduction et le discours, improprement appelés connaissance, ne sont que des instruments qui conduisent à l’intuition. »

La pensée philosophique sur l’intuition s’est affermie et imposée grâce à Henri Bergson ! (cliquer sur ce lien pour revoir ses idées à ce sujet)

D’après Goblot (1932), il ne faudrait pas utiliser le terme d’intuition car « personne ne sait ce qu’il veut dire et on doit en réserver l’usage à Bergson, car les grands écrivains ont le don merveilleux de formuler des idées claires avec des mots obscurs ».

L’intuition heuristique

On trouve dans l'histoire des sciences de nombreux exemples de découvertes surgies apparemment de nulle part, purement intuitives : Descartes et les axiomes de la géométrie analytique, Kékulé et la structure de la molécule de benzène.

Pourtant Henri Poincaré se demande, à propos des fonctions continues sans dérivées, «  comment l’intuition peut-elle nous tromper à ce point ? ». Léon Brunschvicg rétorque « avant d’accuser l’intuition, il faudrait prouver qu’elle était bien présente au moment où la faute a été commise. Or pour nous, si une chose est assurée, c’est qu’une intuition fausse n’est pas une intuition du tout, de même qu’une grossesse nerveuse n’est pas une grossesse du tout. Le mathématicien a été trompé, non par l’intuition, mais par une illusion d’intuition. » Autant dire une simple « impression »… On voit là l’ambiguïté de ce terme qui désigne, à côté de l’intuition philosophique une intuition de sens plus large, qu’on pourrait appeler « heuristique », utile sur le chemin du découvreur ou de l’honnête homme préoccupé d’un problème dont il ne maîtrise pas encore la masse confuse des données qu’il en a !

Cette intuition résulte d’un travail non conscient de l’esprit, s’appuie facilement sur des analogies (tel l’ouroboros de Kekulé), intègre dans un acte unique de nombreuses opérations implicites, tel le médecin qui pose un diagnostic avant d’en exhiber à sa propre conscience les arguments, le flair de l’homme d’affaire, etc… Henri Poincaré souligne l’importance de ce type d’intuition : « Deviner avant de démontrer ! Ai-je besoin de rappeler que c’est ainsi que sont faites toutes les découvertes importantes ? » et encore «  c’est par la logique qu’on démontre, c’est par l’intuition qu’on invente. » On pourrait peut-être remplacer ici "intuition" par "imagination créatrice"...

L’intuition divinatoire

Au sens large : l'intuition psychologique

Théodule Ribot étend vers son usage populaire cet aspect de l’intuition : « l’intuition dans sa rapidité et son développement a la sûreté relative de l’instinct : l’un et l’autre ont leurs erreurs ; mais à l’ordinaire, entre plusieurs voies possibles, elle va tout droit dans la bonne. Elle n’est pas un acte de pure connaissance qui constate comme la perception : elle devine les dessous, les au-delà, elle infère, appuyée peut-être sur l’organisation inconsciente de l’esprit ».

"Il s'agit de ce que certains ont appelé "l'intuition participante" ('einfühlung'). Il s'agit d'un type particulier de compréhension psychologique des autres, fait d'une intuition immédiate, bien différente de la connaissance scientifique, qui nous permet d'expliquer. Nous sommes capables jusqu'à un certain point de ressentir ce que celui qui est en face de nous éprouve. Cette intuition participânte semble reposer

La tendance à imiter serait innée chez les hommes les chimpanzés et les singes; elle s'exerce dès les tout premiers jours de la vie et permettrait aux individus d'intégrer les mimiques utilisées plus tard comme une forme de langage gestuel : tirer la langue, faire la bise, etc.

Le mécanisme de cette aptitude et tendance congénitale serait lié aux "neurones miroir" cérébraux : ils réagissent lorsque nous regardons autrui exécuter un geste et réagissent derechef lorsque nous reproduisons ce geste. Il s'agirait d'une sorte de "résonance" (non sonore) qui inscrit l'imitation dans la structure histo-physiologique de certains êtres vivants.

L'imitation des moutons de Panurge ou celle qui fait hurler avec les loups enracine peut-être l'imitation plus profondément encore dans l'évolution et la vie de groupe.

 

Au sens parapsychologique

Henri Bergson ne craint pas d’évoquer une sorte de perception extra-sensorielle en flirt avec la parapsychologie : « la sympathie et l’antipathie irréfléchies, qui sont si souvent divinatrices, témoignent d’une interpénétration possible des consciences humaines ». Une telle divination peut prendre ses conclusions à bien des sources telles une forme inconsciente de communication par indices verbaux ou non-verbaux, voire de cumberlandisme. Les parapsychologues utilisent des expériences de laboratoire pour dégager une intuition dégagée de l'usage des organes classiques de la perception.

L’intuition imaginaire

Le psychiatre sent son souci croître lorsque le patient surgit triomphalement déclarant qu’il a tout compris, comme si quelque évidente intuition lui donnait la clef de tout ce qui l’interrogeait. Avec une emphase moindre, mais tout aussi inquiétant, se révèle la paranoïa qui nous donne l’intuition des complots qu’on tramerait à notre encontre, de l’amour fou et inavoué dont nous serions l’objet, des capacités géniales qui nous permettraient de découvrir le mouvement perpétuel ou la volonté de Dieu nous consacrant prophète. En atténuant encore, nous trouverons cette conviction d’un destin, parfois autoréalisateur, qui voudrait nous faire mourir jeune (de préférence à 33 ans) ou nous donner quelque magnifique carrière. Certains personnages, dont plusieurs canonisés auraient ainsi prédit la date de leur propre mort, parfois avec précision et longtemps à l’avance, parfois en prenant en compte un état déclinant de leur santé.

 

L’intuition et Sigmund Freud (cliquer ici)

Freud n’utilise ce terme qu’assez rarement. Nous avons tenté de voir en quels sens.

Le type intuitif [1] de Jung (cliquer ici)

Neuro-physiologie de l'intuition ?

Il est classique d'attribuer à l'hémisphère Gauche du cerveau (celui qui gère le côté droit du corps et de l'espace) des fonctions plus proches des activités langagières, rationnelles, digitales et à l'hémisphère Droit du cerveau des fonctions plus globalisantes, imaginatives, intuitives. Voir à ce sujet le texte : Les deux écoutes : Genèse de la latéralité et ses échecs.

L'intuition et Freud

Références

      1. Bergson Henri, L'évolution créatrice, Chap. IV, Quadrige, PUF, 1907-1941-1986.
      2. Bergson Henri, l'Intuition philosophiqueCommunication faite au congrès philosophique de Bologne le 10 avril 1911, Pelletan éd., 1927
      3. Bergson Henri, La Pensée et le mouvant, Genève, Albert Skira, 1933.
      4. Brunschvicg Léon, Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale, Alcan, 1927, 2 vols, p.785.
      5. Delay J. et Pichot P., Abrégé de psychologie, Masson
      6. Descartes René, Œuvres Complètes, T.II, Règles pour la direction de l’esprit, pp.9-87, J.Gibert éd. 1950.
      7. Foulquié Paul et Saint-Jean Raymond, Dictionnaire de la langue philosophique, PUF, 3°éd., 1978
      8. Goblot E., Journal de Psychologie, juin 1932, p.368 (cité par Foulquié, 1978)
      9. Lalande A., Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, 1902 – 1980.
      10. Le Roy Edouard, La pensée intuitive T. I & II. , P. Boivin & Cie 1929-1930
      11. Littré, Dictionnaire « Le Littré », Texte intégral en Cd-Rom, Redon éd.
      12. Maucorps P.H. et Bassoul R., Empathies et connaissance d'autrui, Monographies françaises de Psychologie, 3, CNRS, Paris, 1960.
      13. Piéron Henri, Vocabulaire de la Psychologie, PUF, 1963.
      14. Poincaré Henri, La Science et l’Hypothèse, Flammarion, 1902.
      15. Ribot Théodule, Problèmes de Psychologie affective, Alcan, 1910.
      16. Sartre Jean-Paul, L’Etre et le Néant,  essai d’ontologie phénoménologique
         Gallimard, 1943.
      17. Teillard Anja, L’âme et l’Ecriture, Stock.
      18. Intuition in « Données encyclopédiques », Hachette Multimédia & Yahoo! France.
      19. philocours.com
      20. Gerhard Heinzmann, Département de Philosophie, LPHS—Archives H. Poincaré, UMR 7117, Université de Nancy 2 , Qu'est-ce que l'intuition ?
      21. David Myers,Intuition,its powers and perils
      22. Gerhard Heinzmann, Département de Philosophie, LPHS—Archives H. Poincaré,
        UMR 7117, Université de Nancy 2 , Quelques aspects de l'histoire du concept d'intuition : d'Aristote à Kant
 
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6 Septembre 2006



[1] Nous citons ici très largement l’ouvrage d’Ania Teillard sur L’âme et l’Ecriture (Stock) ainsi que les écrits de Jung et de Myers et Briggs.

[2] D’après Anja Teillard

[3] La description qui suit utilise en les adaptant des textes issus du test MBTI (Myers et Briggs).