TIRÉSIAS ET LE TROISIÈME ŒIL

LA FONCTION DE DIVINATION

DANS LE CYCLE THÉBAIN

Dr Françoise JOFFRIN

Dans l'Antiquité, la divination faisait figure d'institution officielle. Partout, en Égypte, en Mésopotamie, chez les Hébreux et plus tard à Rome, les chefs d'états, les conducteurs d'armée devaient obligatoirement consulter l'oracle, "prendre les auspices" avant toute entreprise, sous peine d'être accusés de légèreté et de se voir reprocher de n'avoir pas sollicité l'avis des dieux. Les grecs anciens, dit-on, ont inventé la philosophie, que Socrate "fit descendre du ciel sur la terre". Ils ont critiqué âprement les traditions religieuses les plus sacrées. On les considère à bon droit comme les fondateurs du rationalisme. Quelle fut leur attitude à l'égard de cet irrationnel que constitue la croyance aux oracles ? La divination oraculaire était un des modes normaux de communication entre les dieux et les hommes, et la souveraineté de l'oracle ne fut jamais contestée comme l'atteste la tragédie. Les Grecs l'appelaient mantikè, c'est-à-dire la « science des choses futures, science sublime et salutaire par quoi la nature humaine se rapprocherait le plus de la puissance divine » (Flacelière 5).


Nous nous proposons d'étudier le personnage de Tirésias, devin aveugle, impliqué dans le cycle thébain par la légende d'Œdipe qui se rendit aveugle après son double crime. La divination et la prophétie nous confrontent à l'étude des états de conscience et des niveaux de conscience, aux diverses instances de l'espace psychique et notamment au centre nommé AJNA. ainsi qu'à ce que les Grecs appelaient le parèsia, c'est-à-dire la franchise, le dire vrai, accompagnant toute révélation prophétique (et corrélatif de la croyance). Le don de Tirésias, en relation avec le divin sera mis en parallèle avec l'attitude d'Œdipe incroyant et orgueilleux :

Tirésias affirme : « La vérité que je nourris en moi a la force pour elle »,V 356 (trad. Bollack) et plus loin :  « Je dis que tu es, toi, le meurtrier de Laios, ce coupable que tu recherches. »V 362 .

 Déclaration  engendrant une réaction des plus hostiles d’Œdipe qui va l’accuser, avec Créon, de comploter contre lui « Le fidèle Créon… me trahit dans l’ombre, il projette de m’évincer, il a corrompu ce sorcier, cet intrigant manipulateur de faux oracles, qui pour faire du profit, ouvre bien grand ses yeux, mais tâtonne en aveugle dans l’exercice de son art. » V(385.) Réaction que nous retrouverons identique chez Créon dans « Antigone » lorsque Tirésias lui annonce les réactions du peuple à  ses commandements insensés ; en effet, au dessus de tout tyran qui impose son décret injuste règnent les lois non écrites que les dieux ont gravées en nos cœurs et entre autre  les coutumes de la cité, les habitudes, l’éthique (ήθος ), en l’occurrence un tombeau pour le mort avec son inscription.  

Nous pensons que le cycle thébain doit être étudié dans son entièreté, depuis la fondation de Thèbes, avec les éléments du mythe les plus primitifs regroupant des thèmes folkloriques  retrouvés hors de la civilisation grecque et dramatisés dans trois tragédies de Sophocle  tout en tenant compte des interprétations de tous les exégètes qui s’y sont penchés . En cela, nous nous laisserons guider par l'œuvre de Lévi-Strauss (9) qui, outre l'exposition du mythe selon son architecture dont nous reproduisons le tableau, pose le problème de son interprétation relativement aux liens de parenté et plus spécialement : naît-on d'un seul  ou de deux ?, alors que l'œuvre de Vernant et Vidal-Naquet (14), à travers la tragédie, œuvre plutôt sur les rapports de l'homme aux lois de la cité lors de la naissance  de la démocratie à Athènes,  et que R. Girard (6) met en relief le meurtre collectif et individuel, la violence dans la cité déstabilisée et la réorganisation de celle-ci par l'expulsion du bouc émissaire. Peu d'auteurs, sinon Vidal-Naquet et Vernant (14) soulignent le rôle joué par Tirésias qui intervint lors d'un moment critique de la vie de la cité. Dans l’œuvre de Sophocle celui-ci intervient d’abord dans « Œdipe le Tyran » : la peste sévit sur la cité de Thèbes ; pour y mettre fin l'oracle affirme qu'il faut chasser le criminel abominable, le meurtrier de l’ancien roi de Thèbes, Laios . Œdipe le déchiffreur d'énigmes, qui à déjà eu raison de la Sphinge, se fait fort de découvrir ce meurtrier : il veut savoir, mais il découvrira de surcroît qui il est, et c'est Tirésias qui  ouvre la voie de la vérité en lui révélant qu'il est, lui-même, le meurtrier de son  père et le mari de sa mère. Bien plus, il va remonter le temps, (comme le souligne la version Hachette de 1994), à partir de l’assassinat de LAIOS jusqu’à son exposition sur le mont Cythéron.

La deuxième pièce, « Œdipe à Colone », relate le passage d’Œdipe de Thèbes à Athènes la cité démocratique où règne la loi. Œdipe, guidé par ses deux filles, Ismène et Antigone, arrive dans une bourgade  aux portes d’Athènes, Colone, où est situé le bois sacré. Il vient offrir son corps, gage de protection pour la cité : il y mourra, mais auparavant il rencontrera  Thésée, qui va faire fonction de père symbolique, de père du nom, qui l’a reconnu et l’assure de sa protection en son absence : « Même si je m’éloigne, je sais que mon nom suffira à t’épargner les violences » (V 667).C’est l’instauration d’un cadre, puis d’une loi, corrélatifs de l’interdit du toucher qu’Œdipe profère lui-même « Venez, sans me toucher, et laissez moi tout seul trouver la tombe sainte où le Destin veut que je sois enseveli en ce pays » ( V1544 ).

 La troisième pièce «  Antigone » fait état du vacillement de la loi autour du cadavre de Polynice, le traître, qui a levé une armée contre sa ville : sera-t-il enterré ou non, respectera-t-on les lois et les rites de la cité appliqués à tout défunt quelque soit son forfait ? Tragédie de la révolte contre l’édit injuste de Créon, et obéissance aux lois non écrites des dieux (qui définissent le droit coutumier). Antigone est la résistante, et comme telle, elle ne craint pas la mort. Tirésias est dans ce cas le médiateur entre Créon et le peuple, qui ne tolère pas qu’un cadavre soit sans sépulture dans la cité : Thèbes est de nouveau souillée par un mort, actuel cette fois, et doit donc en être purifiée, situation à laquelle s’ajoute l’autre enjeu : son nom sera-t-il gravé sur son tombeau ? 

Dans « Œdipe-Roi », la ville de Thèbes est en crise. Une cause, extérieure en apparence, analogue à une persécution politique, sous la forme d'une épidémie, perturbe celle-ci. R. Girard insiste sur l'impression qui survient invariablement dans ce cas « d'une perte du social lui-même, la fin des règles et des différences qui définissent les ordres culturels. (...) L'effondrement des institutions efface les différences hiérarchiques et fonctionnelles, conférant à toute chose un aspect simultanément monotone et monstrueux. (...) Une réciprocité qui devient visible, en se raccourcissant pour ainsi dire, n'est pas celle des bons mais des mauvais procédés, la réciprocité des insultes, des coups, de la vengeance et des symptômes névrotiques. C'est bien pourquoi les cultures traditionnelles ne veulent pas de cette réciprocité immédiate ». (Cet état de fait est représenté par la colonne 1 du tableau de C. Lévi-Strauss).

R. Girard relève qu'à chaque étape d'une culture surgit un meurtre collectif : dans le cas présent, il s'agit du meurtre fondateur de la ville de Thèbes, pour lequel Cadmos est le bouc émissaire implicite. Dans la tragédie relatée par Sophocle, corrélativement à la menace de mort de l'épidémie de peste, il y a révélation d'un meurtre individuel ; une violence sera différée, qui deviendra provisoirement édificatrice et réconciliatrice (mort exemplaire d'Œdipe à Colone)

« Le parricide et l'inceste servent d'intermédiaires entre l'individuel et le collectif : il s'agit de crimes indifférenciateurs dont la contagion s'étend à la société tout entière, et l'indifférenciation ne fait qu'un avec l'état de pestiféré ». Il s’agit, entre autres, d’une confusion intergénérationnelle dans « Oedipe le tyran ». Dans « Antigone » persiste la perversion de la loi relative aux catégories de la vie  et de la mort : un mort subsiste à la surface de la terre, et une jeune fille est menacée d’être inhumée vivante.

 

 

rapports de parenté exagérés

rapports de parenté minimisés

les monstres

difficulté de marcher droit

Cadmos cherche sa sœur Europe, ravie par Zeus

 

Cadmos tue le dragon

 

 

Les Spartoï s’exterminent mutuellement [1]

 

 

 

 

 

Labdacos (père de Laïos) = « boiteux »
Laïos  (père d’Œdipe) = « gauche »

 

Œdipe tue son père Laïos

 

 

 

 

Œdipe immole le Sphinx

 

 

 

 

Œdipe = « pied enflé »

Œdipe épouse Jocaste, sa mère

 

 

 

 

Etéocle tue son frère Polynice

 

 

Antigone enterre Polynice, son frère, violant l’interdiction

 

 

 

Disposition des mythèmes concernant le mythe d’Œdipe
(Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Plon 1974)

 

 

Dans le cadre du structuralisme, C. Lévi-Strauss appréhende l'espace du mythe qui fonde l'espace psychique au moyen d’un système binaire, soumis à la loi du signifiant, où les couples d'opposés subissent une série de transformations qui permettent l'élucidation d'une conduite, d'une filiation, d'une origine (par exemple le cycle feu - tabac - viande chez les Bororos), l'ensemble des oppositions se déroulant de façon cyclique ou bien selon un axe haut-bas, métaphoriquement ciel-terre. Par la disposition des "mythèmes" (éléments constitutifs du mythe) recueillis à travers toutes les cultures, envisagés "comme une série mélodique continue et qu'on chercherait à restituer dans son arrangement initial", nous remarquons une disposition des éléments du mythe en quatre colonnes se répondant  deux à deux :

-         Dans la colonne 1, les rapports de parenté sont exagérés ;

-         Dans la colonne 2, les rapports de parenté sont sous-estimés ;

-         La colonne 3 concerne les monstres et leur destruction par l’homme pour que les   hommes puissent naître. Dans la tradition archaïque  le sphinx est un monstre femelle chtonien ; auto-chtonie associe les termes « autos » :  elle-même  et « chhton » : la terre : naissance à partir de la terre elle même, et par analogie de la mère seule, mais le monstre étant tué cette autochtonie est niée. Elle est cependant vacillante comme l’atteste la colonne suivante  :  

-         La colonne 4 énonce, outre les noms propres de la lignée paternelle d'Œdipe, la difficulté, pour les individus (ou les monstres chtoniens), lorsqu'ils sortent de la terre, de marcher droit (persistance de l'autochtonie) :il y a boiterie, « problème de pied » pour cette lignée, que nous expliciterons ultérieurement.

Le mythe d'Œdipe exprimerait pour une société le fait de résoudre le problème de l'origine, c'est-à-dire : naît-on d'un seul (autochtonie, terre-mère) ou naît-on de deux? (reproduction bisexuée) : le même naît-il du même ou de deux ? C. Lévi-Strauss souligne le passage "du pied à la tête" qui apparaît en corrélation significative avec un autre passage, celui de « l'autochtonie niée (naissance à partir de deux parents) à la destruction de soi ».  Nous proposons de situer ces notations dans l'approche des plans de l'être que nous ferons en dernier et sur un mode synthétique, en suivant ce cheminement du "pied à la tête" qui nous montre que toutes les instances du sujet sont intéressées dans ce mythe.

 

 

Tirésias… Sa vie son œuvre

 

Tirésias est un devin qui joue dans le cycle thébain le même rôle que Calchas dans le cycle troyen. Par son père Évérès, il appartient à la race des "spartoï", terme qui signifie : ceux qui sont disséminés, semés, qui naquirent des dents du dragon, tué par Cadmos ; ces guerriers, qui sortirent tout armés du sol et qui se massacrèrent les uns des autres. Cinq seulement survécurent, dont Oudaéos, père d'Évérès, lui-même père de Tirésias.

Sa mère, Chariclo, serait une fille d'Apollon ou une nymphe, compagne favorite d'Athéna, la fille de Zeus. La légende raconte que Tirésias, qui avait vu cette dernière se baignant nue dans une fontaine sur le mont Hélicon, fut aveuglé par la déesse. Chariclo, lui reprochant sa cruauté envers son fils, Athéna lui expliqua que tout mortel, qui voyait un immortel contre la volonté de celui-ci, devait perdre l'usage de la vue. Pour la consoler, elle accorda à Tirésias des dons merveilleux : elle lui donna un bâton de cornouiller, grâce auquel, il pouvait se diriger aussi bien que s'il avait des yeux ; ensuite  elle purifia ses oreilles, si bien qu'il comprenait le langage de oiseaux : il acquit ainsi le don de prophétie qui se maintiendra après sa mort dans l'Hadès.

D'autres versions ont cours, concernant l'acquisition de son don de devin. Un jour, qu'il se promenait sur le mont Cythéron, il vit des serpents en train de s'accoupler. Une version du mythe dit que Tirésias sépara les serpents ou les blessa, ou bien qu'il tua le serpent femelle. Quoi qu'il en soit, il fut lui-même transformé en femme. Sept ans après, se promenant au même endroit, il revit des serpents accouplés : il intervint de la même façon et reprit son sexe primitif. Une autre version rend compte de ses pouvoirs :  un jour que Zeus et Héra se querellaient pour savoir qui de l'homme ou de la femme éprouvait le plus grand plaisir dans l'amour, ils eurent l'idée de consulter Tirésias qui, seul, avait fait la double expérience dans la sexualité. Celui-ci sans hésiter, assura que si la jouissance d'amour se composait de dix parties, la femme en avait neuf et l'homme une seule.(Jouissance infinie de la femme qui échappe à la finitude !). Cela mit Héra fort en colère de voir révélé ainsi le grand secret de son sexe, et elle frappa Tirésias de cécité. Zeus, en dédommagement, lui accorda le don de prophétie et le privilège de vivre longtemps (sept générations dit-on !). La femme de Zeus, comme sa fille Athéna, en tant que divinités, vécurent ces révélations comme des transgressions concernant leur être et leur jouissance, ce qui peut avoir conféré à Tirésias, outre le don de divination relatif au domaine du quotidien et de la guerre, celui, plus fondamental, de révéler les identités des héros ou des dieux ainsi que les phénomènes de paternité et de naissance. C'est ainsi qu'il révéla à Amphitrion qu'il n'était pas le père d'Héraclès et que son rival était Zeus, qui avait séduit sa femme Alcmène. C'est lui qui dévoila à Œdipe son identité de criminel. Lors de l'expédition des sept contre Thèbes, il prédit que la ville serait épargnée si le fils  de Créon était sacrifié.

Marie Delcourt (4) soutient, à propos d'Héphaïstos, le magicien qui forgeait des liens visibles et invisibles, que « l'esprit hellénique est resté sensible à l'idée qu'une aptitude supérieure s'obtient au prix d'une lésion physique », ainsi qu'en témoignent les nombreuses histoires de devins aveugles [4] , en violation d'un tabou optique.

Il en est ainsi d’Anchise, le père d’Enée qui, séduit par Aphrodite, dévoila  ses amours malgré les recommandations de celle-ci. Zeus le rendit aveugle, ou boiteux selon certaines légendes. Il s'agit, dans ces cas, d'une hubris, d'une démesure, d’une transgression, honnie des grecs, qui considéraient que les humains ne devaient pas dépasser la limite qui leur était assignée par les dieux. Plus généralement, nous semble-t-il, le héros ou le dieu civilisateur révèle par son manque, sa perte ou son renoncement inscrit au niveau corporel, de façon réelle ou métaphorique, le passage de l'état de nature à celui de culture ou plus généralement le passage d'un plan de l’être à un autre.

Ainsi, Osiris  dieu de la haute antiquité  supprime l'anthropophagie chez son peuple et lui apprend l'agriculture : son phallus lui fut dérobé par le crabe du Nil et fit l’objet des recherches d’Isis.

Héphaïstos, le dieu magicien, exposé comme Œdipe, projeté de l'Olympe, est boiteux : c'est le dieu du feu et de la technique des métaux précieux ainsi que le dieu des liens visibles et invisibles.

Tirésias, en transgressant un interdit, perd la vision du monde appréhendé par les sens au profit d'une faculté qui transcende ceux-ci, consistant à révéler les phénomènes dans leur temporalité présente, passée et future. Le visuel qui régit l'espace s'est mué en une aptitude à appréhender le temps de façon essentiellement intuitive. De plus, la déesse a pris soin de purifier ses oreilles pour lui permettre de mieux percevoir le message des oiseaux, mais probablement aussi celui des hommes : sa révélation à Œdipe se fait au terme d'un dialogue d’une tension extrême et Tirésias permet la circularité de la question essentielle, entre Œdipe et chacun de ses interlocuteurs : Créon puis Jocaste, ensuite le messager à qui le vieux serviteur de Laios remit l’enfant sur le Mont Cythéron. C’est aussi lui qui avertit Créon que la cité ne tolère pas le cadavre de Polynice, dont les lambeaux arrachés par les chiens et les oiseaux souillent les autels familiaux. Quelle est la technique de Tirésias, comment procède-t-il ?

 

À propos de la divination :

la démarche de Tirésias

R. Flacelière (5) définit deux types de divination :

1)                La divination, inductive ou artificielle entechnos tèchnike, nécessitant  un médiateur de la révélation de la divinité.

2)                La divination intuitive ou naturelle, atechnos  adidakos : sans médiation, le prophète recourant à un état particulier d'inspiration appelé enthousiasmos, "en" :dans, au pouvoir ou au moyen de : théos, la divinité :donc relation directe avec le divin

Le premier type de divination se fonde sur l'observation des phénomènes perçus par le devin. « Elle est —dit Platon— la recherche de l'avenir par le moyen des oiseaux et autres signes. » Il s'agit d'une activité saine et rationnelle, s'appuyant sur des signes sensibles, bien qu'étayés sur des présupposés irrationnels. Ainsi, Calchas, devin officiel de l'armée grecque avant l'embarquement de Troie, voit jaillir un serpent sous un autel et dévorer huit passereaux et leur mère. Il en déduit que l'armée combattra un nombre égal d'années puis, à la dixième, elle prendra la grande ville.

Cicéron présente quelques objections rationalistes à une telle prédiction ; mais Baillé, cité par Flacelière (5), pense que la croyance et les présages de cette sorte doivent être expliqués par une survivance de la mentalité primitive antérieure à la constitution de la mythologie polythéiste et anthropomorphique : les animaux furent longtemps adorés comme des dieux, non seulement en Égypte, en Chine, ou en Inde, mais aussi en Grèce. L'aigle de Zeus ou la chouette d'Athéna nous rappellent l'époque ancienne où chacun de ces animaux fut lui-même objet de culte.

Le présage merveilleux n'est pas seulement signe de ce qui arrivera, il en est d'abord et surtout la cause. Il y a un lien fatal entre le présage et son accomplissement. L'instinct des animaux, par sa sûreté et sa fixité, parut être une force divine de la même façon que l'eau et la terre qui furent une source primordiale de divination.

C'est cependant l'ornithomancie, divination des oiseaux, qui a le plus de prestige. Plutarque exprime l'avis de ses compatriotes en ces termes : « Ceux-ci, grâce à leur rapidité, leur intelligence, à la justesse des manœuvres à laquelle ils se montrent attentifs à tout ce qui frappe la sensibilité, se mettent comme de véritables instruments, au service de la divinité… Celle-ci les lance avec impétuosité, soit pour interrompre brusquement certains actes, certaines volontés des hommes, soit pour concourir à leur accomplissement.» Les oiseaux, habitants du ciel, sont plus proches des dieux célestes, comme Zeus et son fils Apollon, qui furent de tout temps, en Grèce, les plus enclins à révéler aux hommes leur volonté et les événements futurs. On attachait une importance à la nature de l'oiseau, son cri, (caractérisé par son intensité, sa fréquence), l'état du vol (à main droite si on le voyait à l'orient —qui est la droite du monde— ce qui était un indice favorable, ou au contraire à main gauche, à l'ouest, dans le sens sinistre).

Si l'oiseau est le signe et donc le médiateur de la révélation de la divinité, l'homme peut lui aussi, de façon involontaire et inconsciente, être mû par la volonté divine. Toute parole, phrase, mot isolé, peut devenir pour celui que l'on entend, un signe prophétique, un Cledon. La clédomancie peut s'attacher à l'interprétation étymologique des mots pour lesquels les Grecs ont un goût très marqué. La polarité faste ou néfaste des mots a une influence intrinsèque : dans les cérémonies religieuses, il était interdit de “blasphémer”, c'est-à-dire de prononcer une parole de mauvais augure. L'importance du langage, pouvant influencer un événement, était pressenti par les Grecs ;  parler est un acte; la réalisation dans le futur de la prévision, est-elle dépendante de cet acte? Qu'en est-il des révélations du passé, qui sont latences, traces, mémoires d'un sujet qui a agi, ou qui a été agi (comme Œdipe à sa naissance qui fut exposé) ? Vis-à-vis du futur et du présent l'acte de langage peut-il en précipiter la réalisation ? Outre les paroles “involontaires”, les états de conscience, comme les rêves, les mouvements et tressaillements du corps pouvaient servir de présage ; de même les convulsions des épileptiques atteints de “mal sacré”, mais aussi les phénomènes aussi ordinaires que le bourdonnement d'oreille ou l'éternuement, « car il suffisait que l'acte physiologique fut soustrait à la volonté pour paraître imputable à l'influence divine. », avec la nuance, pour ces phénomènes, de se situer à droite ou à gauche.

 Œdipe, dans sa requête à Tirésias, lui demande de faire appel à la divination inductive ou artificielle et à d'autres procédés « Ne nous refuse ni les avis que nous inspirent les oiseaux, ni aucune démarche de la science prophétique. » Quelles sont ces autres démarches ? Force est de reconnaître que l'interprétation inductive était parfois imparfaite et sujette à certains risques d'erreurs ; elle pouvait varier selon les devins.

La divination directement inspirée par un dieu, sans l'intermédiaire d'aucun signe, devait être plus sûre que celle médiatisée par une technikè. Il s'agit de la mantikè, qui s'obtient par “l'enthousiasme”, c'est-à-dire la “présence du dieu dans l'âme du prophète, ou de la prophétesse, qui reçoit d'en haut la révélation attendue.” Au chant 11, dans l'Odyssée, chez les morts, Tirésias prophétise sans s'aider d'aucun signe ; au chant 20, Théoclymène prédit la mort aux prétendants à la façon d'un visionnaire : « Je vois le sang couler au mur… Et voici que l'auvent se remplit de fantômes. Ils emplissent la cour. Ils s'en vont du côté du Noroît à l'Érèbe. Dans les cieux, le soleil s'éteint, et la nuée de morts recouvre tout. »

Les femmes prennent dans la divination intuitive une importance qu'elles n'avaient pas dans la divination inductive qui interprétait les signes. L'âme féminine, plus réceptive, paraissait plus perméable à l'influence divine et plus apte à servir de médium. C'est vers le huitième siècle avant J-C, que naquit un mouvement de caractère mystique qui favorisa la croyance en la divination intuitive, procurée directement par un dieu, le plus souvent Apollon.

Les sibylles furent  célèbres et le modèle dans l'épopée en est la figure de Cassandre, la jeune troyenne, fille de Priam et aimée d'Apollon. Ce dernier lui accorda, pour la séduire, le don de prophétie. Mais  elle se déroba ensuite à celui-ci, aussi le dieu  lui retira le don de persuasion. C'est donc en vain qu'elle annonça aux Troyens, avec le devin Laocoon,  les terribles malheurs qui les attendaient en déconseillant d'accueillir le cheval de bois  laissé par les Grecs. Troie une fois prise, Agamemnon l'amena comme captive et concubine. Elle fut saisie d'un délire prophétique qui se déroula « à la manière d'un mal physique, en plusieurs crises séparées par des accalmies. Elle tournoie sous l'effet du dieu, qui obscurcit sa raison, l'affole et lui montre en d'effrayantes visions, le crime en train de s'accomplir : Agamennon égorgé dans sa baignoire par sa propre femme Clytemnestre  et saigné comme un porc. » Les pythies succédèrent aux sibylles et celles de Delphes furent très célèbres dans toute la Grèce.

À côté d'Apollon, siégeait le dieu Dionysos qui peut nous aider à comprendre la genèse de l'“état d'enthousiasme”. Dionysos, le dieu de la végétation et plus particulièrement de la vigne et du vin, est la divinité qui  par excellence inspire la folie et Homère l'appelle le dieu délirant : les bacchantes se déchaînent au dessus de Delphes. Quand la pythie, assise sur son trépied, est saisie du frisson prophétique et sent sa raison s'obscurcir, elle ressemble plus à une bacchante qu'à une prêtresse du calme et serein Apollon. Cependant, c'est celui-ci qui donne à Cassandre le pouvoir de prophétiser par “enthousiasme”. La pythie, avant d'entrer dans le temple d'Apollon, salue la divinité du lieu : d'abord la terre qui fut vénérée en premier, puis Apollon. Après s'être purifiée, et au courant de la question du consultant, elle entre dans un état de transe  dénommé mania ou furor par Cicéron, parlant avec des  propos apparemment incohérents, mais relatés surtout de façon énigmatique, exprimés par métaphores sur le mode du rêve ou de la poésie. Flacelière s'interroge sur les conditions de cet état second qui peut prendre la forme de l'agitation, comme cette frénésie religieuse, ou bien revêtir un  état de grâce compatible avec la sérénité; est-elle due à un agent matériel tel un fluide toxique : le pneuma ou aux feuilles de laurier que mâchaient les pythies ? Il pencherait pour le "self-hypnotism"des anglo-saxons, état  de conscience particulier mentionné par les Grecs. Dans une autre culture, les Yogis en ont décrit les modalités avec précision comme faisant partie de l’état de méditation et neurologues et  psychologues ont étudié les divers concomitants  physiologiques  de ce qu’ils nomment le  quatrième état de conscience dont  nous esquissons les divers moments :

  Lorsque la pythie et le devin se mettent donc dans un état de réceptivité aux messages d'en haut il y a ce que les yogis appellent pratyhara, qui est le : “détachement des sens de leur fonction propre et participation de ceux-ci à la nature de l'esprit”. Le sujet, contrairement à la conscience ordinaire, ne voit ni n'écoute, dans cet état, les messages communs mais les “messages divins”. Il s'ensuit « une fixation de l'esprit sur un point, image visuelle ou sonore que nous pouvons définir par le  terme de concentration ou dharana. » La stabilisation du mental sur ce point est appelée dyana, alors que la conscience sans objet, avec absorption dans l’instant est  le  « samadhi »

L'état de conscience ainsi engendré est un état paradoxal d’éveil ; s’instaure un élargissement des contenus de conscience où présent, passé et futur peuvent être perçus de façon égale. Au niveau de l'espace, celui-ci est vécu comme une ouverture de l'être, de caractère illimité : le sujet vit dans le monde, et le monde est aussi en lui. Le niveau de conscience peut en être variable : la raison de la pythie s'obscurcit, mais il peut y avoir des états de grande lucidité et d'hyperconscience. Cette alternance conjugue donc les différents modes d’être de la dualité de l’apollinien et du dionysiaque, « dans ce combat perpétuel où la réconciliation n’intervient jamais que de façon périodique.. » dans lequel oscillait Nietzche  dans « La naissance de la tragédie » qui va de l’orgiasme du renouveau des fêtes printanières de  Dionysos avec  forte implication  corporelle, décharge  pulsionnelle à valeur thérapeutique, état mystique, à la science d’Apollon, interprète des rêves, poète  et dieu de l’individuation et des justes limites ;(notons que ce qui est appelé « divin » pour une tradition  est dénommé  par une autre   «  état de conscience  particulier », acquis par une pratique spécifique et objet d’études.)  

Nous savons que les devins étaient consultés essentiellement pour la révélation de l'avenir d'un individu ou d'une nation ; cependant, il n'est pas rare qu'on les interrogeât sur le passé et le présent : dans « Œdipe-Roi » de Sophocle (13), Œdipe envoie d'abord Créon consulter l'oracle de Delphes pour lui demander ce qu'il convient de faire présentement, afin de délivrer Thèbes du fléau de la peste. Créon apporte la réponse d'Apollon : le dieu ordonne de punir le meurtrier du roi Laïos, la souillure qui cause la peste de Thèbes. C'est alors qu'Œdipe consulte Tirésias et lui demande de faire appel aux ressources de son art pour lui révéler le secret du passé : qui a tué Laïos ?

Par ailleurs, la tragédie «  d'Œdipe-Roi  »  est un exemple où la divination touchait aux pratiques de purification, expiation et exorcisme désignés sous le terme de catharsis qui devait délivrer de la culpabilité, d'une faute ancienne, soit une collectivité (la ville de Thèbes), soit un individu. Le terme de catharsis fut maintenu par Freud au début de son travail comme recherche du traumatisme ancien, de la cause des symptômes : la divination  précéda la psychanalyse comme l'astrologie  précéda l'astronomie.

La pratique de la divination et de la prophétie pose le problème de ce que les Grecs appellent la parésia, que l'on peut définir comme la franchise, la vérité ou le dire vrai. Le “parésiaste” est celui qui se constitue lui-même comme porteur d'un discours de vérité, pas obligatoirement énoncé sur le mode verbal, mais pouvant l'être dans des récits, dans des carnets de notes. Les Grecs cultivaient des pratiques impliquant le “dire vrai sur soi-même”, dont l'axe central en est le “connaît-toi toi-même” de Socrate, lequel s'enracine dans un principe plus large : l'epimeleïa seauton : “avoir  soin de soi”, démarche très ancienne en Grèce qui rejoint la “culture de soi”, où s'élaborent des pratiques de la connaissance de l'être : ascèse, divers types de méditations.

La paresia nécessite, si le mode verbal est utilisé, la présence de l'Autre qui écoute. Dans la culture chrétienne, il s'agit du confesseur. Dans la culture moderne, c'est le médecin ou le psychothérapeute, un philosophe ou un quidam, un conseiller permanent, ceci faisant partie d'un pacte nécessitant le courage de celui qui parle, au risque d'affronter l'Autre, de le blesser, dans une certaine violence, mais aussi le courage de celui qui écoute. Citons sur le plan politique cet exemple historique :  Démosthène, vis-à-vis de ses concitoyens, décida de  "tout dire", ceci avec une valeur positive, c'est-à-dire en indexant son discours, comme le dit M. Foucault au principe de rationalité et de vérité. (Nous résumons, à propos de la paresia, un des derniers cours de M. Foucault, en Sorbonne, année 1983-1984, diffusé par France Culture).

Qu'est-ce qu'un prophète ? Celui-ci est le porte-voix d'un dieu ; il parle au non d'un Autre, par énigmes. Sa parole, comme la parole de la pythie, n'est pas remise en question par un consultant ou une assemblée de fidèles « La divination suppose avant tout la croyance en une providence qui prend soin de l'homme et consent à l'aider en lui révélant ce qu'il ignore » (Flacelière, 5), et il y a nécessairement un rapport entre vérité, savoir, “pouvoir” et les sujets concernés. Cet Autre peut-il être l'autre de nous-même, notre face cachée, notre ombre ? Nous verrons que dans le tantrisme, celle-ci est reliée au langage au niveau du centre appelé Vishouda  ainsi qu’à Ajna

 Le devin révélerait-il les souhaits ou les actes inavouables, entachés de culpabilité, en particulier les souhaits de mort, (comme c'est le cas dans les exemples que nous relatons) ?

Le sage, de son côté, a un rapport différent à la parésia. L'exemple en est Héraclite, qui prit une retraite silencieuse, en réaction à la mise à l'écart d'Hermodore de la part des Éphésiens, Hermodore ayant été plus sage que l'ensemble des citoyens. Lors de sa retraite silencieuse, il joua aux osselets, se tut et produisit un poème énigmatique ; le sage garde le silence. Socrate prétendait avoir reçu sa mission du dieu de Delphes. Il conseillait à ses disciples, chaque fois qu'ils étaient en difficulté, d'aller consulter la pythie. Il savait aussi faire usage du silence et conciliait inspiration et sagesse ; sa technique était plutôt celle d'interroger, il ne savait pas ( prétendait-il).

Tirésias, mandé par Œdipe, est accueilli par ces paroles : « Toi qui scrutes tout, Ô Tirésias ! »  Celui-ci, au début seulement, se refuse à parler, comme le sage qui sait, mais ne veut pas dire la vérité, laissant à Œdipe le temps de poser ses questions fondamentales ; il fait sa révélation avec humilité, subissant l'agressivité d'Œdipe comme l'attestent ces vers :

Tirésias : « Oui, si la force du vrai a la moindre existence. »

Œdipe : « Elle existe mais pas pour toi. Pour toi cette force n’a pas de sens, aveugle que tu es, d’oreille, de tête, d’yeux ! »(V 365-370)

 Dans « Antigone » il révèle à Créon sa responsabilité face au peuple en lui exposant en détails sa pratique, l’observation des oiseaux étant effectuée par l’enfant qui  guide l’aveugle : « Ecoutes les indices qu’a recueillis mon art …..Soudain, j’entends des accents jusqu’ici inconnus chez eux , les cris d’une excitation farouche et barbare. Je me rends compte  qu’ils se déchirent de leurs serres et s’entre-tuent. Aussitôt, je voulus faire brûler une victime sur l’autel : mais au lieu que la flamme s’élevat au-dessus des chairs, la graisse des cuisses, en fondant sur la cendre, dégouttait, fumait et crépitait ; le fiel s’en allait en vapeur…. Je comprenais que les viscères consacrés se consumaient sans fournir de présage…ce mal dont souffre Thèbes, il nous vient de ta volonté (Phrenos :litt. cœur, esprit).Nos autels sont plein de lambeaux que les oiseaux et les chiens ont arraché à la dépouille de l’infortuné fils d’Œdipe. Les dieux n’agréent plus nos sacrifices suppliants….les oiseaux ne font plus entendre de bruissement d’aile propice : ils sont trop repus de la graisse sanglante du héros massacré ! Pense à cela mon fils.(V1000 à1022)      

Il semblerait que son mode de réceptivité directe des signes à partir du réel soit la  vision intuitive, ainsi que sa qualité d’écoute, basées toutes deux sur l’interprétation des indices observés par l’enfant-guide. Tirésias, qui toujours au départ se caractérise par une grande prudence, va laisser éclater la vérité de façon  brutale, voire intrusive ; sa déclaration fait  l’effet  d’un discours du maître et son savoir ainsi que ses propos trop directs  engendrent méfiance et vindicte chez Créon et Œdipe, qui se retrouvent nus et dévoilés au regard des autres. Nous lui opposons, quant à nous, l’attitude du chœur dans « Œdipe à Colone » qui ne procède que par questionnement en un véritable dialogue :V511 à 520 « Sans doute ,étranger, est-il dangereux de réveiller un mal déjà enseveli depuis tant d’années… »

« Il est une rumeur multiple et tenace ,dont je voudrais, étranger, savoir ce qu’elle a de vrai… »

-« Tache à me satisfaire, je fais de même,  moi pour ce que tu désires… » dialogue qui se situe après qu’Œdipe ait demandé à sa fille : « Mène- moi donc, ma fille, où je pourrai parler… » V 190.  Nous pouvons rapprocher ces vers d'une remarque de Lacan, vis-à-vis du savoir inconscient : "La vérité est mi-dire".

 

Vérité

Celle qui engage tout notre être à travers un savoir qui nous affecte ; rencontre du défaut central, du réel qui ne parvient pas à se désigner. Lacune, béance réduites progressivement à du connaissable, de représentation en représentation, avec les fictions du sujet dans ses lapsus. Cerner l'innommable, l'insérer de proche en proche dans le symbolique.

 

Nous mettrons en perspective le mythe du devin-aveugle avec celui d'Œdipe qui s'aveugle ou plutôt qui est aveuglé par la découverte de son double crime de parricide incestueux. Nous ferons une étude synthétique de cette évolution du regard à la lumière du yoga tantrique (tantra signifie trame) selon les multiples plans de l'être, au moyen des divers centres organisateurs que sont les chakras ou roues, ceux-ci étant des relais sur le cheminement de l'énergie psychique, appelée Kundalini, laquelle est susceptible de se mobiliser de plan en plan (cf  tableaux synoptiques du site ). L'espace psychique est, selon ces présupposés qui rejoignent ceux de la systémique,  hiérarchisé et vectorisé selon un axe haut-bas, le haut étant dévolu aux fonctions cognitives et symboliques, le bas aux fonctions motrices et nourricières. 

Nous suivrons en cela, la description princeps d'Avalon (2), reprise par Baudouin (3) ; Auriol (1) y adjoint les pulsions partielles : orale, visuelle, phallique etc., qui  poussent un sujet à agir dans telle ou telle  orientation ; elles ont un point de départ somatique : un organe de perception, une sphère de représentation, et un organe cible d'action. Nous avons fait référence à la vue panoramique de C.Levi-Strauss concernant l’ensemble des mythèmes du cycle de Thèbes. L'exégèse de celui-ci peut être relayée par celle non moins remarquable de Vernant et Vidal-Naquet (14), qui mettent en relief  l'articulation  des deux temporalités et des deux espaces, humain et divin, tout au long de la tragédie de Sophocle dont nous pouvons citer la division du sujet, la rencontre de la loi, le problème des limites.

Nous verrons aussi comme le lieu ou centre dénommé Ajna ou troisième œil  permet, dans le yoga, de mettre le sujet en relation avec le maître et donne accès à l'espace divin, c’est à dire une conscience élargie aux autres et au monde. Les tantristes, quant à eux, ont internalisé, accepté, intégré la fonction oraculaire dans la subjectivité, ceci permettant, par différentes pratiques ( méditations, etc), d'accéder à ce plan de conscience. Ainsi une démarche entièrement passive, celle du consultant de l'oracle, est progressivement assumée par le sujet. Cette position est aussi celle de la tradition dans la bassin méditerranéen avec la Kabbale hébraïque (12).Notons que dans notre exégèse la structure va se substituer au mythe.

 

À l'écoute des plans de l'être

(pour les schémas Cf. Psychosonique en pédo-psychiatrie)

1) Le premier chakra, Sahasrara, est celui de l'unité transcendante, concernant des états se situant hors de notre espace-temps. Sahasrara est représenté par un lotus à mille pétales au dessus du crâne ou, dans la mystique Juive par Kether,  la couronne qui représente le monde de l'en sof  qui est la pensée du monde  et  au delà, de la lumière infinie. Dans cette  conception le processus cosmogonique  commence par l’acte dans lequel Dieu développe sa puissance créatrice hors de son propre être dans l’espace ; chaque acte nouveau se projettera  sur les plans suivants en un processus de limitation, concentration, rétraction, et négativation ( le Tsimtsum), en ligne droite de haut en bas, la lumière - métaphore de l’esprit - investissant l’organisation de l’espace psychique des  niveaux les  plus subtils aux plus denses.

 Signalons que le bouddhisme Zen invite à méditer sur le vide, ou plutôt la vacuité, qui n'est pas manque, mais origine des origines et, en fait, la réalisation du monde lui-même, la réalité. Ce plan est appelé “Royaume des Cieux” dans la mystique chrétienne ; il est essentiellement abordé par les voies silencieuses.

Nous avons fait mention des modifications de l'espace-temps relatives au quatrième état de conscience, appelé Samadhi chez les yogis et qui comporte plusieurs niveaux, comme celui de la conscience sans objet. Les sujets, dans la relation de ce vécu ressenti de façon très réelle, évoquent certaines sonorités ou certaines images  telles que : lumière, présence d'Êtres, etc. Le Moi ou Ego subit une dissolution, il est réduit à l'état d'inexistence, cette mutation excluant par là-même toute idée d'omnipotence sur les objets et les êtres. Elle est le fruit d’un patient  travail subjectif au niveau du réel, de l’imaginaire, du symbolique et du spirituel où privation, frustration, castration  se résoudront en  détachement et renoncement.

II) Muladhara, appelé « la racine » situé à la base du corps et correspondant au coccyx, est le point de départ de la Kundalini qui va se polariser en énergie mâle et femelle ; dans la Kabbale, il s'agit de Malkhout, le royaume terrestre, aux fonctions mécaniques et biologiques.

Ce chakra correspond au début de la vie : vie intra-utérine et  premières relations mère-enfant.

Organe de perception : l'odorat.

Organes d'action : le pied, les membres inférieurs et le plancher pelvien, le tout constituant le “support” du corps.

L'odorat représente une information sensorielle qui, avec les manipulations corporelles, établit entre la mère et son enfant, une communication circulaire qui fonde les premières orientations sociales du bébé. L'organe d'action de ce plan en est le pied qui “porte” le corps ainsi que l'ensemble neuro-musculaire responsable de l'équilibration. Porter et bercer représentent ce que Winnicott à décrit sous le terme de holding. Le besoin de sécurité, l'attachement aux êtres et aux lieux, les comportements d'inprinting répétitifs, les attitudes fusionnelles représentent les modes d'être de ce plan basal, pôle maternel d’enracinement bien avant la naissance. C’est dire les conséquences d’agressions affectant l’enfant  de façon  très précoce ou survenant pendant la grossesse chez la mère : deuil, dépression, hypertension, toxiques divers, stress, isolement, ainsi qu’au moment-clé de la naissance chez l’enfant : forceps, réanimation, séjour en couveuse… qui peuvent durer jusqu’à deux mois. 

Œdipe et les hommes de sa lignée sont affectés au pied ; cette métaphore corporelle atteste que leur "défaut fondamental", au sens de Balint, se situe au début de la vie et de l'espace psychique (le temps se spatialise au niveau de la structure) : ce qui sera pour nous, dans l'anamnèse, le trauma précoce, l'abandonnisme, les souhaits de mort, la mère incestueuse etc. Rappelons que le vers 1176, «  d'Œdipe Roi » au 4eme épisode, relate ce que l'oracle révéla aux parents d'Œdipe : « Qu'un jour il tuerait ses parents ».

 Ce centre à quatre pétales, représenté par l'éléphant, symbole de la stabilité, se situant au début de l'ontogenèse comme matrice et comme contenant, est susceptible d'évoquer aussi la mort, si l'énergie du sujet est “nouée” (fixée) à ce niveau. La tradition parle des quatre anesthésies relatives à ce lieu, à savoir : la paresse, l'inertie, “le besoin de rester là” (attachement), le désir de sécurité. Y est figuré aussi un phallus, le phallus maternel auquel l’enfant s’identifie  et devient de ce fait imaginairement captif d’un assujettissement à la toute puissance maternelle. 

III) svadhisthana (ou svadisthana ou svadistana) est représenté par un crocodile tenant un lacet, symbole de l'aliénation ; y figure l'océan (l’eau étant le symbole de l’inconscient) surmonté d'un ciel sombre, parsemé d'étoiles.

Ce centre est situé au niveau du sacrum avec la pathologie psychosomatique correspondante. Pour la Kabbale, il s'appelle Yesod, le fondement.

Organe de perception : la bouche

Organe d'action : la main. Plan de l'oralité. Correspond au désir de prendre, d'absorber, recevoir, sur le plan alimentaire, mais ce peut être aussi sur le plan intellectuel et spirituel ;l’univers de l’enfant, entre autre décrit par Mélanie Klein, avec son effervescence et son hyperactivité, assorti de fantasmes  de morcellement peut être relié à ce centre. Le ça de Freud.   

Ce centre évoque les parents de Corinthe d’Œdipe qui l’ont accueilli, adopté, nourri et protégé. Notre héros a donc eu deux couples de parents distincts, un couple géniteur et un couple adoptif.

IV) Manipura, région lombaire, en regard du plexus solaire qui tient sous sa dépendance l'estomac, le foie, la rate et le pancréas : l’étage métabolique. La Kabbale le représente par deux Sephiroth, Hod, l'honneur, Nizah, la victoire.

-Organe de perception : l'œil, fondant la problématique du  regard et de l’approche de l’espace, de l’ouverture à l’extérieur et à l’autre avec les vectorisations droite/gauche et avant/arrière. Il est des regards qui soutiennent, mais il est des regards qui figent , qui annihilent l’autre. La pulsion scopique.  Pouvoir sortir, affronter la foule sans s’effondrer, pouvoir parler en public sans se figer sous le regard des autres, situation de nombreux phobiques sociaux qui tentent de masquer leurs troubles même à leurs proches. Dans un autre ordre d’idée il y a  ce que Jung nomme “la persona”, le masque social, avec lequel nous tendons à nous identifier, dans la mesure où nous sommes sensibles à l'effet que nous produisons sur autrui, et soucieux d'être fidèles à l'image que le monde se fait de nous. Au plan pathologique, vis-à-vis d'autrui, il peut s'exercer sur le mode de l'exhibitionnisme ou du voyeurisme lorsqu’il y a sexualisation des sensations de vision.

Organe d'action : l'anus ; celui-ci et l'œil ont le même type de musculature sphinctérienne lisse ou striée ; problématique de la rétention ou de l'expulsion, de l'activité et de la passivité. Opiniâtreté, ténacité, volonté, sont des attitudes structurantes pour un sujet, et sont celles qui lui ont permis à Oedipe de mener à bien son enquête quant au « qui suis-je ».

Sur un plan négatif, le sujet fait preuve d’ une agressivité latente ou manifeste, d’ un refus de lâcher prise : il tend à avoir des attitudes impulsives et  dominatrices. Oedipe est obstiné et jaloux, et ses soupçons se portent d'abord sur Créon, son beau-frère, qu'il considère comme un rival de son pouvoir. Il a tous les caractères de l'hubris (insolence, orgueil) propre aux tyrans : « Tu te rebelles, tu refuses de m'obéir ! » dit-il à Créon. S'il domine le destin de sa cité au début de la pièce, il est à la fin une souillure abominable, un monstre d'impuretés qu'il faut chasser comme un bouc émissaire. Il ne peut plus soutenir le regard d'autrui. Il lui faudra, au prix de ses yeux, payer la clairvoyance.

La pulsion scopique reliée à l'analité, qui lorsqu’elle est associée à la férocité du surmoi, (chakraVII) rend compte de la structure obsessionnelle : perfectionnisme, doute, obstination, rigidité, rigueur morale : Créon veut le bien de tous, mais en enfreignant  la Dikè, la justice universelle ; la volonté d’Antigone, puis la rumeur du peuple et la voix de Tirésias vont le faire  céder, hélas, trop tard dans sa cruauté, voire son sadisme : murer Antigone vivante.

V) Anahata, chakra du cœur, de la région dorsale et pulmonaire, ainsi que du thymus, organe  impliqué dans la  défense du sujet.

Organe de perception : le tact, l'enveloppe cutanée. Apparaît avec ce plan le concept de limite ; nous savons que toute fonction psychique se développe par étayage sur une fonction corporelle dont elle transpose le fonctionnement sur le plan mental. Le Moi pour Freud se constitue à partir de l'expérience tactile ; il est avant tout un Moi corporel, la conscience apparaissant à la surface de l'appareil psychique, ou mieux, en étant cette surface. On peut lui assigner le rôle d'enveloppe contenante qui fait que l'appareil psychique est susceptible d'avoir des contenus.

Organe d'action : le phallus dans les deux sexes, symbole du désir, du dépassement dans le renoncement. Ce centre est le trait d'union entre les plans sous-jacents, essentiellement narcissiques et matérialistes, et les plans sus-jacents, tournés vers l'Être, vers le symbolique  et la négativité de l’absence.  La tradition représente ces deux aspects du sujet par les deux triangles inversés retrouvés dans le sceau de Salomon. Sur le plan ontogénétique, à la suite de ses diverses identifications, le sujet engage affirmation, autonomie et responsabilisation  de son être. Stade phallique de Freud. Le Moi.

 La circoncision du pénis concerne la relation à l'Autre, la transmission  au niveau des générations.  La puissance de l'homme passe de l'organe procréateur à la parole  créatrice du pénis au phallus, symbole de la création « Le Verbe s'est fait chair, afin que la chair devienne Verbe » (Prologue de St-Jean).  Le terme de phallus s'est imposé pour connoter une fonction symbolique, dont la mise en place est essentielle à la juste position du sujet quant au désir, l'être humain étant marqué de la castration, et du refoulement. Le complexe d'Œdipe fait intervenir la fonction paternelle qui introduit, dans la relation, la médiation de l'interdiction et le registre de la loi.

Pour la Kabbale, il s'agit de Tipheret, la beauté.

 Lutte, triomphe, éclat, (Lacan évoque l’éclat d’Antigone qui c’oppose au tyran) amours multiples et souvent malheureuses, avec difficulté de se fixer, sont les traits de la structure phallique que nous esquissons, avec fluctuation ou échec dans la symbolisation du phallus.

La mythologie, à travers l'action dramatique de la tragédie, a souligné cette notion de frontière ,de passage, voire de transgression, tant au niveau de la cité qu'au niveau des inter-relations familiales. La pratique politique, sociale et religieuse de la cité nous dit Vidal-Naquet est une pratique de la séparation [de la différentiation] visant à installer « chacun dans son domaine, les hommes par rapport aux hommes, les hommes par rapport aux dieux. » Ainsi, le territoire de la cité oppose le monde des champs cultivés dont vivent les citoyens et celui, sauvage, de la frontière réservée à Dionysos. Sur le plan politique, Œdipe est un roi puissant, un tyrannos ; il est le déchiffreur d'énigmes, celui qui sans le secours d'un dieu ni d'un présage a su deviner par les ressources de sa seule intelligence, l'énigme de la Sphinge. Roi de Thèbes, est trop sûr de lui, trop confiant dans son jugement ; il n'est pas porté à mettre en doute son interprétation des faits. Il se veut toujours et partout le maître, le premier. Il se définit avec une altière assurance, comme celui qui déchiffre les énigmes ; il existe un jeu de mots sur le nom d'Œdipe, qui signifie “pied enflé” (oides=gonflé=œdème), faisant allusion à l’expression populaire « avoir les chevilles qui enflent » : inflation de l’ego, orgueil, mais aussi oida, “je sais”.  Après avoir donné réponse à la devinette de la Sphinge, il veut savoir qui est l’assassin de Laios, mais il est aussi tout pouvoir et par un mouvement circulaire, après avoir suspecté les autres, l'enquêteur se découvrira lui-même assassin. Il est le sauveur de Thèbes, le “premier des hommes”, mais il avait “visé au plus haut”. Il avait “lancé sa flèche plus loin qu'un autre”. Il a franchi la limite assignée aux hommes. Sur le plan religieux, il oscille entre la condition de roi divin, et celle de bouc émissaire (pharmakos), que l'on expulse à Athènes. Le langage d'Œdipe apparaît comme le lieu où se nouent et s'affrontent dans la même parole, deux discours différents : un discours humain et un discours divin (Œdipe parle de l'oracle en le niant ; il émet des doutes sur les dons de divination de Tirésias ; Œdipe est incroyant). Au début, les deux discours sont bien distincts et comme coupés l'un de l'autre. Puis ils se rejoignent et l'énigme est résolue.

À la suite de la révélation, à Thèbes, de son crime comme parricide incestueux,  Œdipe arrive à Colone, bourgade voisine d'Athènes, au terme de son errance. Colone est présentée comme une zone limite : « Le lieu que tu foules est ce que l'on appelle le “seuil de bronze” de ce pays, le boulevard d'Athènes. Colone est à la frontière entre la Ville et l'intérieur du pays (Mésogée). C'est un lieu sacré, mais aussi un seuil, un lieu de passage. « Œdipe passe de sa vie errante à un état stable et heureux. L'airain est un alliage de cuivre et d'étain suffisamment dur pour symboliser ce qui est stable. » (Mouret, 10). Colone est aussi la frontière entre les dieux d'en bas, et des Erynies, auxquels jadis Thésée rendit visite, et les dieux d'en haut, au point que le messager ne peut dire si la mort est venue à Œdipe du ciel ou de la terre et que Thésée adresse sa prière à la fois à la terre et à l'Olympe. L'espace sur lequel a vécu  Œdipe avant sa mort est partagé entre le bois sacré et l'espace profane, et tout ces mouvements vont le faire évoluer entre ces deux zones sous la protection des Euménides. « On y voit Œdipe, ayant franchi les frontières, s'installer sur une frontière, puis, [...] passer dans un autre monde. » (Vidal-Naquet)

6) Vishuda, “le purifié”, chakra du cou, de la gorge, de la partie supérieure du thorax et des bras en rapport avec le souffle qui désigne l’âme dans la tradition, laquelle est  structurée par les  deux principes masculin et féminin de la psyché, qui figurent les deux lignées identificatoires du sujet.-  Animus : (étymologiquement : esprit, raison, attention, voire courage et énergie). principe masculin  et - Anima : vent, air, souffle, mais aussi : existence, âme : principe féminin de la psyché.

 La Kabbale décrit ici deux Sephiroth : Hesed, la miséricorde, la grâce, qui doit être régulée par Geburah, la “Rigueur

Organe de perception : l'ouïe

Organe d'action : le larynx, les organes de la phonation et l’objet vocal. La pulsion invoquante de Lacan : entendre, se faire écouter, parler  : passer du cri au langage articulé.

Il s'agit  d’un centre double où  les contraires vont se dialectiser en grande partie au moyen le langage. Celui-ci est par ailleurs l’objet d’un double découpage :

-L’axe du choix des unités linguistiques : c’est à dire sélectionner un certains nombre de termes dans un lexique : ce choix fondant l’identité du sujet à divers niveaux (identité sexuée, sociale, culturelle, etc)

-L’axe des combinaisons syntaxiques : la langue est régie par les principes d'opposition et de commutation (permutation). Parler consiste à discriminer en opposant des phonèmes, lesquels forment des mots, des phrases puis des catégories ; cela implique que le sujet ne soit plus en rapport d'immédiateté avec le monde, ce qui a lieu dans le renoncement ; au moyen de la nomination du monde et de soi-même le sujet accepte ce qu'il est, mais il peut refuser de voir apparaître à sa conscience l'image de lui-même qu'il réprouve sous forme de l'“ombre” ou du “double”, qu'il peut projeter sur autrui ; à l'échelon social, c'est la collectivité elle-même qui peut désigner une victime, dont l'exclusion assurera le retour à la stabilité de la ville ; l'"ombre" ou le "double" furent étudiés par Rank (11) et Jung (7, 8). Cette ambiguïté apparaît de façon éclatante dans la tragédie par le procédé du renversement de l'action en son contraire qui, avec le pathétique et la reconnaissance de l'identité du héros, forment les éléments constitutifs du drame selon Aristote. Derrière le roi divin, apparaît l'autre face d'Œdipe, c'est-à-dire le bouc émissaire, exclu de Thèbes. « Œdipe est double : l'homme de décisions et de courage, l'homme qui pour tous est célèbre, qui le premier des humains, le meilleur des mortels, se retrouve le dernier, le plus malheureux, le pire des hommes, un criminel, une souillure, objet d'horreur pour ses semblables, haï des dieux et réduit à la mendicité et à l'exil. Celui qui est déchiffreur d'énigmes est devenu une énigme qu'il ne peut déchiffrer. Le justicier se retrouve criminel ; le clairvoyant, un aveugle ; le sauveur de la ville, sa perdition. » (ibid.)

7) Ajna est localisé au niveau du crâne. L’iconographie y décrit entre autre un phallus brillant comme la foudre.

 Pour la Kabbale, il s'agit de Binah, l'intelligence, dont le siège est au niveau du cerveau gauche[2], et de Hokmah, la sagesse, au niveau du cerveau droit[3], ce qu’affirment les philosophes dès le 12eme siècle en occident.

Dans le tantrisme, Ajna est situé entre les deux sourcils, au niveau du troisième œil : c'est le plan de la vision internalisée, de la conscience et de la représentation, lesquelles sont informées par les plans sous jacents. Pulsion épistémophilique, pôle des mécanismes de sublimation  et du symbolique chez le sujet. Dialectique du proche et du lointain, l'espace étant perçu de façon tridimensionnelle et pourvu de profondeur, et non dans la proximité et l'immédiateté du miroir. Poursuivons le mythe d'Œdipe lorsque celui-ci est à Colone : « Le héros se sépare de la cité qui le juge ». Sophocle, par un retournement dont il a le génie, dépeint l’arrivée du vieillard exilé. Il faut que la séparation, la prise de distance ait  lieu. 

« Si Œdipe aveugle ses paupières, c'est qu'il lui est impossible de soutenir le regard d'aucune créature humaine ; celui-ci se situe maintenant dans le monde solitaire de la nuit, celui du divin Tirésias qui lui aussi à payé de ses yeux, avec le don de double vue, l'accès à l'autre lumière, la lumière aveuglante et terrible du divin. »  «  C'est donc quand je ne suis plus rien que je deviens un homme". »V 393 dit-il à Ismène, endossant sa mort psychique apparente, son effondrement : meurtre du double, traumatisme et vide, ce dernier ouvrant à une autre temporalité  et une autre  perception de la réalité : il est en mesure d’annoncer à Thésée le lieu où il va mourir : « L’endroit ou je dois mourir , je vais t’y mener moi-même sur l’heure, sans qu’aucun guide me tienne la main »,V 1522, devenant  lui-même  prophète et guide pour les autres sur la voie de sa tombe.

 Lieu des instances idéalisantes, de la relation au maître, dans le sens initiatique, ainsi qu'à l'autorité en général. Œdipe a rencontré avant de mourir, la loi en la personne de Thésée, roi d'Athènes. Auparavant il avait quitté Thèbes, qui est une anti-cité, propice aux tyrans et à la guerre civile. Athènes est la cité modèle, dont le chef n'est pas le tyrannos, mais le roi, le guide, le responsable du pays ; c'est une cité démocratique d'hommes libres, où le droit de parler est respecté et où rien ne se décide sans l'aveu de la loi. Ce centre a une valeur surmoïque indiquant que l'autorité familiale ou celle du maître, est introjectée.

Œdipe meurt dans un lieu sacré, après la sentence prononcée par Zeus, le dieu illuminateur. L'espace humain divisé a rejoint l'espace divin. Il s'agit de la tragédie du passage où tous les plans de l'être sont assumés.

Tirésias est en relation, par ses dons extra-sensoriels, avec le monde divin, en l'occurrence Apollon ; celui-ci est le dieu de la divination, de la musique et de la poésie (les oracles étaient exprimés sous forme de formules versifiées), mais il est susceptible d'envoyer la peste, par vengeance ou rétorsion, à quelque cité qui lui fût défavorable, comme Troie. La peste de Thèbes, fléau collectif, se situe en miroir  face à la faute involontaire d'Œdipe. Pour faire cesser la peste, une faute individuelle doit être dévoilée, un meurtrier découvert, celui de Laïos. Le plan individuel et le plan collectif se répondent : Tirésias relie ceux-ci au plan spirituel, opérant une mutation. « La cause apparente du désordre devient cause apparente de l'ordre parce que c'est en réalité une victime qui fait d'abord contre elle, puis autour d'elle, l'unité terrifiée de la cité reconnaissante. » R. Girard fait d'Œdipe essentiellement un bouc émissaire, accusé, dans un premier temps, réceptacle de la culpabilité du groupe, ensuite sacralisé. Lorsque qu’il dit, page 64 : « L'ordre absent ou compromis par le bouc émissaire se rétablit ou s'établit par l'entremise de celui qui l'a d'abord troublé », il omet nombre de maillons intermédiaires, dont la personne de Tirésias, et ne voit que le plan de la collectivité.

C. Lévi-Strauss (9)  de son côté, situe le mythe, qui est langage, dans l'espace ciel-terre avec les relations binaires se situant à tous les niveaux que nous avons étudiés. Il ne s'agit donc pas de relations statiques, mais de “péripéties”, de retournements en leurs contraires d'unités dynamiques selon l'axe vertical de l'espace du mythe, analogue à l'espace psychique.

Les textes insistent sur la volonté des dieux face à l'innocence d'Œdipe, sa faute involontaire, bref, son irresponsabilité. Le passage par Ajna, symbolisé par la personne de Tirésias, effectue la mutation qui ouvre pour Œdipe, désormais conscient et responsable, l'espace d'Apollon et de son père Zeus, dieu de la lumière. En rejoignant Apollon, cause de la peste, collective et personnelle, par l'intercession de Tirésias, Œdipe subit la catharsis, la purification de sa faute : sa culpabilité sera dissoute, et sa mort maintiendra le pays de Thésée, « à l'abri des ravages qui lui infligeaient les enfants de la Terre. (Œdipe à Colone,v1524 ), c'est-à-dire les thébains, nés des dents du dragon, semés par Cadmos et qui furent dispersés et disséminés et qui s'entre-tuèrent. La multiplicité, la division se sont transmuées en unité.

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Voir aussi l'article de Bril

Références

1 - AURIOL, B.,

-         De l'audiogramme aux chakras tantriques, Psychologie médicale, 1987

-         La Clef des Sons, Erés, 1991

2 - AVALON, A., La puissance du serpent, Dervy, 1950

3 - BAUDOUIN, C., De l'instinct à l'esprit, Delachaux & Niestlé, 1970

4 - DELCOURT, M., Héphaïstos ou la légende du magicien,  Confluents psychanalytiques, Les Belles Lettres, 1982

5 - FLACELIÈRE, R., Devins et oracles grecs, Coll. "Que sais-je ?", PUF, 1972

6 - GIRARD R., Le bouc émissaire, Grasset, 1982

7 - JUNG, C.-G., Les racines de la conscience, Buchet-Chastel, 1971

8 - JUNG, C.-G., Métamorphose de l'âme et ses symboles, Librairie de l'Université, Genève, 1983

9 - LÉVI-STRAUSS, C., Anthropologie structurale, tomes 1 & 2, Plon, 1958 & 1973

10 - MOURET, M.-G. & FROGER, J.-F., Symbolique de l'image et anthropologie, Éditions Présence, 1986

11 - RANK, O., Don Juan et le double, Denoël, 1932, Payot, 1973

12 - SÉROUYA, H., La Kabbale, Grasset, 1947

13 – SOPHOCLE , Tragédies, Folio, Gallimard, 1973

        ŒDIPE ROI,

o        Traduction juxtalinéaire, Hachette 1911 et traduction Hachette 1998

o       Traduction Léon Robin, Gallimard 1987

o       Traduction Bollack, Edition de Minuit, 1985

o       Traduction Lacoue-Labarthe,Editeur :  Christian Bourgois, 1998

        ŒDIPE A COLONNE,

o       traduction juxtalinéaire Hachette 1949

o       Traduction Les Belles Lettres, 1960

        ANTIGONE,

o       Traduction Paul Mazon, Les Belles Lettres 1997

o       Trad.A.Bonnard. Editions Rencontre.1961

14 - VERNANT, J.-P. & VIDAL-NAQUET, P., Œdipe et ses mythes, Éditions Complexe, 1986.-

15 - VERNANT, J.-P., mythes et pensées chez les grecs-la Découverte 1996

OUVRAGES DE BASE CONSULTÉS

GRIMAL, P., Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine,PUF, 1951.

KRAPP, A. H., “Les divinités chtoniennes”, in La genèse de mythes, Payot, Paris, 1938.

LACARIÈRE, J., Le livre des genèses, Philippe Lebaud, 1986.

REINACH, S., ORPHEUS, Histoire générale des religions, Alcide Picard, Paris, 1922.

Œuvres  de FREUD, LACAN, WINNICOTT et BALINT.

 


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Maj 16 Décembre 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Le terme de "spartoï" signifie : semés, disséminés. Il s'agit des guerriers, nés directement des dents du dragon semées par Cadmos, ancêtre d'Œdipe et fondateur de Thèbes, et qui s'entre-tuèrent. Cette dispersion, cette dissémination, corrélatives du meurtre collectif, évoquent pour nous la division maximale du sujet, les angoisses de morcellement, de l’identification projective.

[2] Rappelons les modalités du cerveau gauche dont le fonctionnement est : verbal, analytique, logique, déductif, rationalisant, réductionniste et objectif.

[3] Les modalités du cerveau droit sont : la réceptivité, l'intuition, l'analogie qui peuvent rendre compte des phénomènes de divination où, comme dans le rêve présent, passé et futur sont confondus.

[4]

Odin : Le Père de Tous

Il donna un des ses yeux (IV) par amour de la connaissance, et apparut sur terre sous la forme d'un vieil homme borgne vêtu d'un grand manteau et d'un chapeau à larges bords ou d'un capuchon.

La crémation(IV), souvent nécessaire pour se débarrasser des morts (VI) après le combat, était en rapport avec le culte d'Odin. Il apportait la fortune à ses compagnons - symbolisée par son anneau Draupnir (VI) qui, en se multipliant, fournissait une réserve d'or (IV).

Dieu des Rois, il apportait son soutien aux jeunes princes prometteurs et leur donnait des épées magiques et autres cadeaux en témoignage de sa bienveillance (V), mais il les anéantissait impitoyablement le moment venu (VI).

Selon la croyance viking, Odin, le Père de Tous, avait hérité le contrôle des batailles. Odin, comme Wotan, son prédécesseur a des liens étroits avec le Monde souterrain et les morts (VI).

De plus, Odin était un dieu de la Magie et de la Divination, notamment dans un contexte militaire. On lui offrait en sacrifice des prisonniers de guerre, que l'on poignardait ou pendait. Sacrifices qui pouvaient constituer une forme de divination puisqu'on croyait que les derniers mouvements des victimes annonçaient la victoire ou la défaite. Odin lui-même s'offrit en sacrifice en se pendant à l'Arbre du Monde, dans le but d'obtenir la science des symboles runiques qui étaient utilisés pour la divination.