Les Traditions et la Symbolique de la Voix

 
Dr Bernard AURIOL
 

Théâtre à la Folie, Actes des IV° Rencontres de Saint-Jean de Braye, 21-23 Mai 1992, organisé par l'Association AKTIS avec le concours de la Croix-Rouge Française, en partenariat avec l'Université Paris VIII, (Pr J.M. Pradier), pp. 52-62.

Rapport invité au XLVIII° Congrès de la Société Française de Phoniatrie, 14-15 Octobre 1992 (publié in Revue d'Audio-Phonologie) Ce rapport reprend et complète la Conférence précédente.

Only a signal shown and a distant voice in the darkness;
So on the ocean of life we pass and speak one another
Only a look and a voice; the darkness again and a silence

H.W. Longfellow

Quand vous rencontrez votre ami (...)
Que la voix en votre voix
parle à l'oreille de son oreille
Khalil Gibran

Résumé : Nous étudions l'étymologie du mot "Voix" et de ses équivalents anglais, allemand, latin, grec, sanskrit, hébreu et arabe en établissant un lien avec la tradition du yoga. Nous envisageons aussi les diverses utilisations de la voix telles que le cri, le chant et la parole

Summary : We study the etymology of the word 'voice' and its French, German, Latin, Greek, Sanskrit, Hebrew and Arabic equivalents. Then we consider the ideas and feelings linked to the vocal expression in the tantric theory. Finally we recall some noteworthy facts about screaming, singing and talking.

Mots Clés : Voix, Chant, Cri, Parole, Tantrisme, Audiophonologie.

 



     

Le terme lui-même de VOIX attirera d'abord notre attention : nous en évoquerons la racine indo-européenne et spécialement ses réalisations dans le sanskrit puis le latin. Nous apparaîtront dès lors les liens de la voix avec le cri, le chant, la vocalisation et les voyelles. Son rôle de lien entre la chose et le mot, l'émotion et son explicitation.

Les grandes caractéristiques de la voix : son intensité, sa mélodie, son rythme, ses harmoniques, son registre et ses inflexions peuvent beaucoup nous dire; non seulement à ce premier degré conventionnel qu'il ne nous est pas permis de ne point entendre, mais aussi dans ses mystères, ses insinuations, son indicible qui nous parle de ce que nous pouvons vouloir ignorer.

Nous nous interrogerons aussi quant à la signification des graves et des aigus, des phonèmes tels que le tantrisme nous les ordonne.

Nous aurons aussi à dire quelque chose de l'évocation poétique, de la vocation mystique, de l'invocation religieuse. Car tels le symbole et la religion, la voix assure le lien entre le haut et le bas, comme entre le bas et le haut, entre le proche et le lointain, entre l'explicite et l'implicite, entre les humains enfin, auxquels elle a donné la parole !

   

Etymologie et Nature de la VOIX

source indo-européenne

Le terme "voix" dérive de la racine indo-européenne "*wakw-" qui indiquait l'émission de la voix ainsi que toutes les forces juridiques et religieuses qui en dépendent.

En sanskrit, nous trouvons väk et vacah qui par leur sens direct et leurs extensions couvrent le champ de la parole, du langage et de toutes sortes d'expressions sonores.

L'Inde fait de "Vâc", de la Voix une déesse médiatrice et véhicule du savoir : elle inspire les Sages, donne la force et l'intelligence, enfante les écritures sacrées; tel le VERBE de St Jean, elle est la Puissance de Prajapati, le père des créatures, "elle est Tout". Elle est la "vache d'abondance", présente à la création du cosmos et aux rites sacrés. Elle est à la fois confondue avec le Créateur et cependant distincte de Lui...

"Vâc" personnifie non seulement la parole mais aussi la prière, l'invocation. Le Psaume de la Vulgate le dit aussi en latin "exaudi vocem meam"...

On sait que Jacques Lacan a nommé invocante la pulsion qui nous pousse à jouir de notre voix. Et de notre prière "cette soeur tremblante de l'amour"[1].

Comme Echo pour Narcisse chez les grecs, Vâc est l'épouse de Kashyapa (le regard, la vision)... Un de ses aspects essentiels est le chant (Gaya) dans ses trois aspects (gayatri) et spécialement le chant védique dans sa forme à douze pieds qui se récite à l'aurore, car la parole est la source de tout ce qui est...

Pour les yogis du tantrisme, le centre d'énergie commandant la voix est aussi celui qui préside à la jouissance de l'écoute. L'étymologie permet de lier ce centre au fait de "souffler", à l'action de pleurer ou de crier, au manque, à la discrimination, la destruction et à la mort. Ce centre (Vishudda) est celui de la pureté par la division qu'il introduit pour former la parole.

On en peut rapprocher l'atmosphère du cinquième ciel dans le livre d'Hénoch où les Veilleurs[2] se sont séparés d'eux-mêmes et sont devenus tout tristes incapables de faire entendre leur voix !

En allemand la voix est "Stimme" dont on peut sans doute rapprocher "stimmen" : accorder et "Stimmung" accordage, mais aussi "atmosphère, ambiance, poésie, moral". N'est-il pas vrai que la voix donne son climat à notre discours et lui prête un sens qu'il perd à s'écrire.

Les espagnols emploient le mot "voz" et prétendent en leur argot que l'un peut se faire voix pour l'autre dont il est admiratif[3] : les rapports de la voix et du Surmoi ne sauraient mieux être illustrés ! Ne vient à la voix que ce qui de la vie convient au jugement...

En français nous obtenons "vois" ou "voiz" et pour finir "voix" que nous pourrions retourner à cette prononciation néo-ancienne du latin qui donnerait "ouax" et nous voilà près des grenouilles qui innovèrent l'onomatopée "brékékékex, Coax Coax"[4]...  Elles orchestrent le Passage des passages, sur le Styx, qui se paye d'une obole sous la langue pour le nocher Charon. N'est-ce pas signaler le lien éternel du mot à la mort de la chose ?

C'est aussi dire avec les traditions africaines que le mot est comme une monnaie. Selon Ogotemmêli "avoir des cauris, c'est avoir des paroles. On a commencé par échanger, contre des cauris, des bandes de tissu, c'est à dire la parole des ancêtres" (Griaule, 1966).

En grec  nous avons "" : "" : faire entendre sa voix, son de la voix, cri des animaux et par extension, langage, son en général. L' étymologie, selon Chantraine, appuie du côté de l'aspect "physique" que ce terme comporte : il s'agit de la matière du langage plus que de son articulation !

   

Langues sémitiques ou arabo-syriennes

En hébreu arrêtons nous sur "QOUL" ou "QÔL" dont on peut rapprocher la même racine arabe: "dire".

"QOUL" c'est le bruit du vent, des eaux, des ailes, du tonnerre, le son de la parole ou celui d'un instrument, le cri, la voix divine ou humaine.

Le Commencement (Bereschit) est un "dire" car c'est du son que le vide reçoit sa toute première matérialisation. Ainsi la voix du vide, au plus central et au plus secret du silence de l'être, est-elle à l'origine de la matière et de son intersection avec l'Esprit Créateur dont elle constitue la semence et dont elle diffuse la lueur (zohar). C'est déjà affirmer que le son unit la tête et la maison du corps... Le Zohar déclare "au moment où le son du verbe de Dieu retentit, l'essence génératrice qui embrasse toutes les lettres se manifesta également". Il s'agit du grand "QUI", du Sujet Absolu idée de tout sujet en qui toute parole est prédite, voyelles comme consonnes...

Réelle mise au tombeau du corps, cette complexion d'images, ce temple Imaginaire se détruit au profit de l'esprit, du souffle de voix, du Symbole créateur... Meurtre rituel du bélier ancestral, rituel de mise à mort du Père symbolique par Abra(ha)m. Il sera sacrifié en lieu et place du fils de la promesse : meurtre[5] de la chose pour un idéal à venir et peut-être illusoire...

Comme dans les religions cananéenne et babylonienne, la Thora associe la voix de Dieu et le tonnerre:

            Moshé[6] descend de la montagne vers le peuple. (...). Il dit au peuple :"Soyez prêts dans trois jours. N'avancez pas vers la femme." Le troisième jour, au matin, c'est voix, éclairs, lourde nuée sur la montagne, la voix du shophar, très forte. Dans le camp, tout le peuple tremble. Moshè fait sortir le peuple, à l'abord de l'Elohîm, hors du camp. Ils se postent au soubassement de la montagne. Et le mont Sinaï fume tout entier, face à IHVH[7] qui y est descendu dans le feu. Sa fumée monte comme une fumée de fournaise et toute la montagne tremble violemment. Et c'est la voix du shophar : elle va et se renforce fort. Moshè parle et Elohîm lui répond dans la voix[8]. (...) IHVH[9]  crie à Moshè, à la tête du mont et Moshè monte...

 Cependant, contrairement aux païens qui les entourent, les enfants d'Abraham sont avertis par Moïse de ne pas ajouter l'image au son : "IHVH[10] vous parle au milieu du feu. Vous entendez la voix des paroles, mais vous ne voyez pas d'image, rien qu'une voix"... Le Monothéisme se donne ainsi comme une religion de la VOIX, une religion plus élevée que celle des images vénérées par les idôlatres !... La culture avance, par la même occasion, de l'Imaginaire vers le Symbolique comme Lacan nous en instruit.

Mais la voix du très haut peut se faire murmure, légère brise pour appeler au service divin : c'est ce qu'on appelle la Vocation; sur le modèle de Samuel appelé par trois fois dans le temple...

En arabe, "SAT" signifie "crier, émettre un son". Les mots dérivés comportent la voix, le bruit, le cri, la résonance, le son, la sonnerie, le ton, le phonème, etc...

La Voix dans ses expressions

La coutume des premiers chrétiens était d'élire leur chef, celui qui veillerait évêque sur eux, par acclamations d'où l'expression proverbiale "Vox Populi, Vox Dei", qu'on doit pourtant à Aristote[11]. C'est là aussi qu'il faut chercher l'origine du mot voix pour désigner les votes lors d'une élection. L'oreille servait d'applaudimètre et d'audimat. La popularité se mesurait comme dans nos théâtres : par le volume sonore des acclamations. Dans le même ordre d'idée, les moines appartenant au clergé avaient le droit, sinon de décider, au moins d'émettre un avis lors des assemblées canoniales ou monastiques : ils avaient voix au chapitre, par opposition aux religieux non ordonnés, ou frères lais, (laïcs) qui pouvaient tout au plus assister, voir, écouter mais n'avaient rien à dire.

L'expression dont la valeur phoniatrique ne devrait pas nous échapper :

"Pommes, poires et noix

font gâter la voix"...

est probablement une allusion sexuelle surtout si, comme me l'a fait remarquer un participant du Congrès, on peut aussi l'énoncer[12]

"Femmes, poires et noix

 font gâter la voix"...

Quand nous avons un chat, c'est une grenouille que les anglophones ont dans la gorge (to have a frog in one's throat), ce qui pour être plus français n'en est pas plus harmonieux !

Le cri, le chant, la parole

Le Cri

Ingrid (in Racker, 1955) déclare "Je sais pourquoi j'aime chanter. C'est une forme sublimée de crier. J'aimais hurler, fort et longtemps. Je me vengeais ainsi (...)"

Le Chant

Par excellence, il exhibe la VOIX non seulement quand ses inflexions en soulignent les paroles, mais tout autant, sinon plus, quand ces dernières sont reléguées loin derrière l'enchantement des timbres et de la mélodie, c'est ainsi que l'acteur est réduit à son chant : on le baptise alors 'The Voice' (Frank Sinatra).

Nietzsche nous en avertit "La musique, en soi et pour soi, (...) ne peut passer pour le langage immédiat du sentiment; mais sa liaison antique avec la poésie a mis tant de symbolisme dans le mouvement rythmique, dans la force et la faiblesse des sons, que nous avons maintenant l'illusion qu'elle parle directement à l'âme et qu'elle en émane. La musique dramatique n'est possible qu'une fois conquis à l'art des sons un immense domaine de moyens symboliques, grâce au lied, à l'opéra et aux multiples essais d'harmonie imitative. La "musique absolue" est ou bien une forme en soi, au stade rudimentaire de la musique où le plaisir naît tout bonnement de sons produits en mesure et d'intensités diverses, ou bien le symbolisme des formes dont la languelangue est comprise même sans poésie, après une évolution dans laquelle les deux arts furent unis jusqu'à ce qu'enfin la forme musicale fût entièrement entre-tissée de fils d'idées et de sentiments."

Nietzsche nous avertit, mais son avertissement est tout aussi entre-tissé et même embrouillé qu'il le dit du son et du sens émotionnel de la musique. Le foetus, nous le savons, est soumis aux harmonies préétablies de l'organisme maman : il est dansé de ses rythmes, il est bercé de ses mélodies (l'orphéon intestinal), et privé de la plus grande part de ses harmoniques il tend vers eux comme une limite à laquelle il aspire et dont il se fait hyper-acousique. On sait que les canetons s'égosillent sans beaucoup produire de bruit il est vrai avant d'avoir cassé leur coquille; personne en tous cas n'a prétendu que le petit homme faisait de même dans la crypte matricielle : mais il est difficile de l'en extraire, d'enduire ses cordes vocales de collodion à seule fin de savoir s'il aura plus tard, du mal à parler sa langue maternelle !

Il existe une sorte d'intentionnalité primordiale, qui dès la conception nous tire hors des sentiers battus de la répétition et du déjà entendu, vers les enchantements de l'étrangeté, de l'inouï, de la surprise du retour. Il convient que la voix partage avec le son sa mission vigilante:  nous avertir des présences inopportunes, des dangers invisibles et des agressions secrètes. Elle ne le fera qu'avec le concours bienveillant de la sentinelle amie.

La culture doit certainement autant à la musique, au chant et surtout à la voix que ces derniers ne lui sont redevables ! La musique adoucit les moeurs, elle est civilisatrice, communautarisante et supporte le progrès de l'homme, y compris lorsque d'un chant guerrier il se fait la farce de croire que le mal est simplement au delà d'une frontière...

Mancini décrit fort bien les jeux de la voix et de la langue qui se font entendre dès le IV° siècle de notre calendrier. Il montre bien qu'à cette époque il y a une différence entre deux formes du chant sacré. D'une part la sobre cantillation des textes scripturaires est peu mélismatique, presque syllabique afin que le peuple en comprenne les mots. D'autre part, au contraire, les hymnes, les cantiques, les antiennes, les répons, les graduels, etc. pouvaient donner lieu à l'enthousiasme du chant dans son aspect magique d'incantation, d'invocation, de supplication, de louange... Cette magie vocale devait se faire dans des limites compatibles avec l'austérité et ne pas tomber dans une "sensualité" profane; rigorisme contre quoi proteste Luther : "il ne faut pas laisser toute la belle musique au diable" !

Il existe déjà une rivalité qui viendra jusqu'à nous entre la voix et son message; nous en retrouvons les avatars en l'espèce du lied qu'on opposera aux vocalises du bel canto. Avec la création de l'opéra et l'apparition du chant lyrique cette contradiction se marquera et s'aiguisera; elle affecte, d'une manière ou d'une autre, toutes les formes du chant : il suffit d'évoquer l'engouement planétaire pour les chansons de variété anglophones auxquelles la plupart de leurs auditeurs ne comprennent mie ! Restent les enchantements de la mélodie et les fracassements du rythme !

   

le chant protecteur

"Autrefois vivait à Han une jeune fille qui s'appelait Wo. Elle se dirigea vers l'Est et vint jusqu'à Ts'i. Ayant épuisé ses provisions de route, comme elle atteignait Yonh-Men, elle chanta pour gagner de l'argent et se procurer de la nourriture. Après que Wo fut partie, les poutres de la maison résonnèrent sans arrêt durant trois jours; tellement que les gens s'imaginaient qu'elle était encore là. Elle passa par une auberge où des gens l'insultèrent. elle se mit alors à se lamenter d'une voix si douloureuse, et à pleurer si tristement que, dans tout le village, vieux et jeunes furent frappés de pitié et versèrent des larmes au point que la tristesse les empêcha de manger durant trois jours. Ils coururent après elle et la rejoignirent. Alors, elle revint et, à pleine voix, se mit à chanter une chanson, tant et si bien que, dans tout le village, jeunes et vieux sautaient et dansaient de joie sans pouvoir se contenir, et qu'ils oublièrent ainsi leur tristesse. Ils la renvoyèrent bien munie d'argent.[13]"

Racker expose le cas d'une analysante qui, dans son rêve, placée devant le danger de mourir se mit à chanter : et c'est ce qui la sauva ! La musique et surtout le chant apparaissent ainsi comme une défense à l'égard du persécuteur, une protection contre l'anxiété paranoïde; L'analyse nous montre qu'elle est liée à une agression interne projetée à l'extérieur. Et de là : retour; crainte d'être persécutée (loi du Talion). Pour Racker, "le chant signifie autant une défense contre une situation paranoïde et un refuge en un objet idéal, qu'une défense contre une situation dépressive, un essai d'obtenir le pardon".

Qui d'entre nous ne s'est pas encouragé soi-même de la voix, tout comme elle, lorsqu' il fallait affronter le noir ou quelque autre angoisse...

Dans un autre rêve, la même patiente met en scène un charmeur de serpent : lorsque le charmeur arrête de jouer de la flûte, les serpents l'attaquent... Le charmeur contrôle les serpents comme Orphée le faisait des animaux sauvages... Le serpent représenterait ici le phallus (paternel) et la frustration qui lui est liée. Il s'agit de maîtriser le serpent et sa duplicité (il a la langue fendue, menteuse): le chant promeut une parole unifiée à sa voix et tente de dépasser la coupure introduite en elle par le signifiant. "Je me sens comme fendue en plusieurs morceaux[14], je chanterai ce soir". Il y aurait là une façon de s'identifier au persécuteur (le Surmoi) pour colmater l'angoisse en assagissant les pulsions violentes[15] et en tentant de s'unir dans cette maîtrise. En effet, la musique réalise l'unité d'une multiplicité et rétablit l'androgyne dont parle Aristophane dans le Banquet. Mais cette restauration ne peut aboutir, nous souffrons de ce que cette tentative avortée ne soit qu'une tentation : celle de la fusion impossible avec la Source maternelle ! Tentation qui pousse au crime comme de créer ces faux hermaphrodites que sont les castrats[16]...

La vocalisation

La Parole

            Chaque geste de soins et de relation avec le petit enfant est accompagné de parole, d'exclamation et de chant. Ces manifestations et ces échanges ne sont pas seulement le canal privilégié de la culture dont ils refléteraient le pur arbitraire lié à une histoire aléatoire; il s'agit de la concrétisation d'une physiologie, et d'une relation intime qui obéit à des lois physiques, valables sur toute la surface de la planète... Cet échange premier est une véritable construction dans laquelle s'associent les données génétiques, sensorielles, affectives et socioculturelles. Les recherches expérimentales (Konopczynski, 89) rejoignent les travaux de Spitz (1965) pour situer autour du huitième mois les fondements de cette construction, liée à la découverte de l'absence (de la mère) et de la présence menaçante (de l'étranger, de la non-mère) qui s'épanouira après la rencontre du "non" de l'adulte (troisième organisateur de Spitz); dès lors, l'enfant saura lui aussi "choisir" : ceci et pas cela. Opposition première, imaginaire certes, mais qui ouvre le passage au symbolique à venir. Il se met à pointer l'index et jouer à cache cache. Geste et Jeu qu'on lui interdit de pousser trop loin : on ne montre pas du doigt et on doit répondre quand on vous appelle. C'est de ce choix et de cet interdit que fleurit l'accès au langage.

            Avant de devenir sens ou même seulement l'indice et le signal d'une émotion, le son de la voix est témoin d'une présence, il nous fait dresser l'oreille car nous savons qu'il y a quelqu'un... et même si personne, ce sera un esprit, un polter-geist avec lequel nous entrerons en communion phatique (B.Malinowski)...

On a souvent tenté de jeter des ponts entre les caractéristiques de la voix et les significations qu'il s'agissait de transmettre grâce au langage. Après Aristophane et ses grenouilles, bien d'autres se sont intéressé aux onomatopées[17]. Mais les analogies entre le son et le sens semblent plus rares et moins frappantes qu'on ne le voudrait. Cette déconvenue est d'ailleurs une de celles qui a forcé la pensée de la linguistique du côté de l'arbitraire du signe (Saussure, 1972).

Toutes sortes d'expressions, y compris très modernes, font pourtant appel à l'onomatopée et d'une façon qui est, bien souvent, internationale, unanime, sans discussion. C'est ce qui a conduit Pascal Dissard et Pierre Bancel (1990) à étudier une opposition bien établie dans la conversation de tous les jours comme dans le classicisme propre à la BD. Il s'agit de Bing et de Boum. Ils ont montré que l'attribution de ces symboles à des oppositions de bruits (quant à leur composition en fréquence et à d'autres caractéristiques) se faisait de façon non arbitraire selon une loi d'analogie.

La voix comme matière du langage

   Elle est la condition et comme le corps dans lequel s'impriment les idées. Le langage, ce double mort du réel qu'il rétracte, sur la base d'un arbitraire qu'au fin fond, et malgré d'éventuelles dénégations, il nous faut reconnaître. Pas tellement en ce sens que le signifiant n'aurait rien avoir avec le signifié, car nous doutons profondément de cela, mais plutôt par le choix définitif qu'il opère : ceci et pas cela. C'est introduire la mort (de tout ce qui est ainsi éliminé et même de ce qui est retenu et squelettifié, figé, dévitalisé catégoriquement !). C'est introduire l'étrange, l'inquiétant, l'ombre, l'au delà : tout ce qui disparaît ainsi et ne pourrait faire retour sans passer par l'occulte et l'exotique.

La voix en se coupant pour parler se doit de mentir; elle oublie l'harmonie et la mélodie au profit des contraires dont elle poursuivra ensuite toujours l'union (Freud, op.cit.p.248). Au premier rang de ces couples d'opposés, ne mettrons nous pas le sexe qui est sans doute le plus puissant des langages binaires et prit sa naissance de l'insolence corrigée par Zeus au dire d'Aristophane (Platon, 718).

Le Y King en déroule toutes les implications et pique notre curiosité au point de nous persuader d'y lire l'avenir !

Les Voyelles et les phonèmes

Les consonnes qui donnent corps aux articulations du langage ne peuvent se dire sans le secours des voyelles "qui donnent le souffle de vie aux lettres[18]" et dont on a dit qu'elles en étaient l'âme. "Sans voyelles", en effet, "les lettres sont des visibles purs qui échappent à toute vibration phonique. Pour dire et nommer une lettre, il faut déjà l'aide des voyelles." et Rabbi Nahman d'évoquer "des voyelles du désir" qui permettent aux consonnes d'être traversées par un souffle de vie...

Vous vous en souvenez, le Professeur Leipp a montré le caractère inéluctable de cette contrainte qui s'impose dans la synthèse vocale informatique : un diphone n'est pas toujours réductible à l'addition d'une consonne (son bruit) et d'une voyelle (sa musique) !

 
Mantras
L'alphabet sanskrit a été distribué par Panini dans un ordre alphabétique qui est d'une logique mieux éclairée que notre abcd ! On commence à le chanter - car il se chante - en commençant par les voyelles puis on énonce les consonnes dans l'ordre topographique du lieu d'occlusion qui les produit. Ainsi le chemin va-t-il de la gorge au bout des lêvres et, pour ainsi dire, au delà en se terminant par les sifflantes. Cette connaissance des phonèmes n'est sans doute pas dépourvue de lien avec l'antique tradition des mantras ou formules sacrées, répétées à voix haute ou mentalement pour favoriser la méditation et le travail des "énergies"...

Nous trouvons chez les monothéistes des traditions analogues.

Chez les chrétiens, orientaux et occidentaux la répétition de formules sacrées est très largement attestée, qu'on pense seulement au nom de Jésus dans l'hésychasme ou aux "ave maria"[19] du chapelet et du rosaire dans le catholicisme...

De même, la répétition des trois formules du "wird" de l'islam soufi prépare l'incessante remémoration ("dhikr") des cent noms d'Allah, le Dieu Unique. Les théologiens vont jusqu'à se demander si l'absence de cette mention toujours renouvelée de Dieu n'irait pas jusqu'à provoquer l'effondrement du monde !

D'autant que pour le mystique attentif, la nature et même les objets proclament le divin d'une voix qui leur est propre : "le moindre bruit devient comme un langage sacré, et la voie qui conduit à la paix de l'âme mène de la perception la plus humble à sa signification la plus profonde, du sensible à l'intelligible. Trait remarquable, ce n'est pas seulement le coeur des choses qui énonce le nom de Dieu. Séfrioui jouant en maître du vocalisme, c'est aussi au coeur des mots qu'il nous fait entendre la syllabe sacrée :

'Le rouet tourne tourne et bourdonne :

Hou[20] ! Hou ! Hou !' "

Les grandes caractéristiques de la voix

Son lien avec l'oreille

Il est bien connu de vous tous qui le mettez à profit pour rééduquer. Mais il me plaît de vous signaler une découverte stimulante : on a découvert, il y a quelques années que la survenue des hallucinations auditives était contemporaine de mouvements laryngés, que les schizophrènes qui en souffrent beaucoup ont très souvent des anomalies dans la structure du gyrus temporal et que le phénomène hallucinatoire s'accompagne de potentiels évoqués auditifs anormaux dans le tronc cérébral. Mieux ! Des finlandais viennent de prouver que l'on peut détecter les hallucinations là où elles sont entendues par le malade, c'est à dire dans le cortex auditif lui-même (retard de 20 ms de l'onde N100 dans le cortex supratemporal) ( Tiihonen, 1992). L'halluciné entend bien des voix, mais elles viennent de l'intérieur via les structures limbiques. Quand montrera-t-on qu'elles parviennent jusqu'aux cellules ciliées externes ?...

intensité :

Nous pouvons donner de la voix : crier et élever le ton

il s'agit alors de mettre du phallique dans notre organe, voire de l'anal. Et d'en faire un tonnerre. Stentor () rivalise avec Hermès ('); l'homme se gonfle pour se faire aussi grondant que le Dieu à la tête invisible[21], le Dieu-Voix des dieux. On comprend que ce dernier préside à la musique. Mais pourquoi diantre en fait on le Saint Patron du commerce, et du vol ? La maîtrise du son serait-elle aussi dans le silence qu'on met à dérober ? Ou faut-il y voir[22]  la nature marchande de la conversation qui est une transaction, un échange de paroles comme dans la psychanalyse où c'est donnant donnant : le patient offre des paroles qu'on ne peut prendre pour argent comptant... et le joueur qui fait le mort empoche la mise.

Le combat avec les dieux était inégal et Stentor fut mis à mort de n'avoir pu, autant qu' Hermès, donner de la voix. Ce héros, dont on parle peu dans l' Iliade a pourtant quelque chose à nous dire : ne serait ce que par son nom qu'on peut rapprocher de qui signifie   "gémir profondément et bruyamment, résonner tout autour" et dont l'étymologie évoque les grondements du tonnerre. (en sanskrit "STAN-" = gronder, tonner, prononcer des sons inarticulés). La voix de stentor est une voix qui n'a pas la parole et  doit être mise à mort au profit des articulations divines du langage, même si celles ci nous restent un tantinet hermétiques !

voilà pourquoi votre fille est muette :

perdre la voix, être interloqué, stupéfait:

            De certains événements, nous disons qu'ils nous laissent sans voix ou que les bras nous en tombent. Nous sommes privés de toute capacité d'expression pendant un temps plus ou moins bref. La pathologie, comme Molière, nous apprennent qu'une telle impuissance peut se pérenniser. Pommez fait remarquer la différence de ce genre d'aphonie et de la plupart des autres affections : l'aphone date exactement le premier moment de son incapacité alors qu'il est rare d'entendre quelqu'un préciser le moment d'apparition de son cor au pied... Nous trouvons un exemple qui va à l'appui de cette affirmation dans le cas Dora analysé par Freud : chacune de ses crises commençait par une aphonie complète à laquelle elle palliait[23] en écrivant ce qu'elle voulait signifier. Après l'interruption de son analyse, elle reviendra voir Freud et lui fera part d'une nouvelle crise survenue à la suite d'une frayeur violente (elle avait assisté à un accident dont fut victime Mr K., mari de la maitresse du père de la jeune fille, et qui avait manifesté du trouble à son égard)... Ce serait par une identification avec cet homme à demi mort que Dora aurait perdu la voix...[24]

Quel enseignement pourrions nous en tirer quant à la signification symbolique de la Voix ?

Faire entendre sa voix implique de le désirer, de le vouloir et de l'oser... L'absence de tout désir équivaut à la mort, son atténuation s'observe dans diverses formes de dépression et de désinvestissement de la relation à autrui.

Le désir peut exister mais s'étouffer avant ou après que nous en ayons pris conscience. Ce peut être un choix conscient en vue de la Sagesse ou de la Sainteté, tel abba Sisoès de Petra à qui le disciple demande Mon Père qu'est ce qui convient au moine ?. Il posa ses doigts sur sa bouche et répondit garder sa bouche, mon fils. Cependant, même pour l'homme mystique le silence n'est pas toujours égal à lui-même, tel celui des chrétiens sous le régime nazi.[25]

Les interdits sur-moïques conduisent au silence de l'individu ou des minorités sociales, quitte à revenir sous forme d'expressions incontrôlées, sublimées ou marginales. Cela peut donner lieu à des somatisations du type de la paralysie, de l'enrouement ou de la toux incoercible. On peut aussi rencontrer une forme de tétanisation qui noue la gorge, empêche la parole ou rend la voix grinçante.

Le désir et la capacité de dire n'implique pas le passage à l'action. N'est pas bavard qui veut, ni quand il veut. L'introversion, la timidité, le trac sont autant de barrières liées au caractère individuel ou aux circonstances : de là un trop peu ou un trop vocal tel qui s'imagine qu'on ne veut point l'entendre, déverse un flot de parole, crie, s'égosille et se fait des noeuds (ou plutôt des nodules)...

            Tel autre n'ouvre pas la bouche, ou si peu qu'on ne l'entend pas...

La Voix est identitaire : même quand elle ne dit rien, ne transmet aucun contenu réel, aucune parole, aucun discours, aucune émotion particulière, elle dit pourtant l'essentiel de ce qu'elle a à dire : qui parle ! Nous l'utilisons aujourd'hui pour ne laisser pénétrer dans les lieux secrets que les personnes autorisées qui doivent montrer "voix blanche" avant de voir la porte s'ouvrir... La Thora portait déjà témoignage de cet essentiel lorsqu'elle annonce[26] "La voix, c'est la voix de Jacob, mais les mains sont celles d'Esaü". Et le lecteur (comme Isaac ?) sait bien que c'est la voix qui signe la vérité... Et dans le Cantique[27], l'aimée est endormie à tout. Mais son coeur veille. Il veille seulement pour son amant, pour la voix de son amant.

Le visage est paraître et signe le MOI de Narcisse cependant que la voix parle l'être, proclame l'être comme l'écrit Sartre dans la Nausée :"Et moi aussi, j'ai voulu être. Je n'ai même voulu que cela ; voilà le fin mot de ma vie : au fond de toutes ces tentatives qui semblaient sans liens, je retrouve le même désir : chasser l'existence hors de moi, vider les instants de leur graisse, les tordre, les assécher, me purifier, me durcir, pour rendre enfin le son net et précis d'une note de saxophone."

le silence
Mieux que beaucoup de façons de parler, le silence nous enseigne, a contrario, sur ce qu'est la voix. L'abolition de la voix, c'est la disparition du désir, l'aphanisis, la Mort.

Freud s'attarde longuement sur le sujet! C'est à propos de la troisième fille du roi Lear. Il la rapproche d'Aphrodite, de Cendrillon et de Psyché. Terme commun, leur discrétion, leur silence et la Mort dont il signifierait la présence. Il évoque aussi les Trois soeurs fatidiques, les Moires, des Parques et des Nornes. Il insiste sur leur connexion avec la Loi et l'Ordre dont elles sont garantes... Sagesse du Silence... Substitution de l'amour et de la beauté à la mort, ou absolu de la Jouissance ? Sois belle et tais-toi...

La mort contracte avec le désir des liens ténébreux mais d'une puissance extrême que le dieu Shiva ou la déesse Kali Durga représentent en Orient. Freud n'a garde de l'oublier puisqu'il rapproche[28] les trois soeurs les trois symboles que l'Inde a consacré dans sa Sainte Trinité : Brahma, Vishnu et Shiva (création, permanence et destruction : Freud y va de 'génitrice, compagne, destructrice').

Par ailleurs, le symbolisme phonématique du tantrisme établit les subtils dosages du son et du silence qui redoublent l'analogie pulsionnelle[29] sur laquelle la Trika crut possible d'asseoir toute une métaphysique !

Le Silence choisi, est ce qui donne poids aux mots et qui les permet car nos syllabes sont pleines de lui et c'est ce qui permet de les articuler . Pour Rabbi Lévi Isthaq de Berditchev, les blancs entre les lettres sont aussi des lettres, des lettres cachées. Leur niveau est même supérieur à celui des lettres dévoilées, visibles. Il explique ainsi le fait qu'en Hébreu, il n'est pas question d'accoler, de lier les lettres: ce serait effacer la lettre cachée dans le blanc qui les sépare...

Ouaknin rapproche cette position de celle du poëte[30] lorsqu'il dit que le blanc est 'un rien (...) à la manière du zéro, premier des nombres, inhérent à la suite de l'énumération...' et encore 'il se passe quelquechose, dans les blancs : l'entrée en scène du sens. Ni plus ni moins.' Ce silence, ce manque nécessaire au creux du langage, cette castration du cri et de la mélodie devient l'essentiel du dire ! Est-on bien loin du Sujet, si nous devons le repérer à ce que représente un signifiant pour un autre signifiant : l'opération exige , une brisure et le vide qu'elle ménage..

Le silence engendré par la Loi constitutive du langage, s'impose à celui qui se fait transgresseur. Il se condamne ainsi à perdre sa place parmi nous et jusqu'à la possibilité d'être nommé[31], il devient l'autre ("Aher" en hébreu), le tout exclu.

chuchoter, susurrer :
            il s'agit de s'exprimer à voix très basse que ne peut entendre l'interlocuteur lointain : il sait seulement qu'on parle et qu'on ne souhaite pas que lui-même perçoive notre discours, c'est donc assez naturel d'avoir utilisé ces onomatopées pour signifier la médisance, les propos inavouables ou interdits. De même le murmure avec une idée plus dure, comme le son le suggère : il s'agit d'un grommellement, de propos contestataires encore timides mais déjà menaçants pour l'autorité.

rythme

Il rattache la voix à ses racines et à son soubassement. C'est par lui que le chant met le corps en mouvement, lui apprend la danse et la poésie. Il ne date pas d'hier ! Bien plutôt d'avant-hier, d'avant la naissance, lorsque chaque geste de la mère était un bercement pour le germe qu'elle portait et dont il faisait son profit. Au point d'en être fort dépourvu, si par ordre express des médecins, la gestante s'immobilise et l'en prive durant les derniers mois de son séjour à l'ombre.

Hauteur

Qu'il s'agisse de hauteur tonale ou et surtout spectrale, l'élévation de la fréquence est synonyme de montée en puissance plus que d'étalage de force. On peut comparer l'amplitude du son à ce que Janet appelait la force psychologique (au sens de l'intensité électrique) et la hauteur à ce qu'il qualifiait de tension (au sens du voltage)!

      mélodie (tonale) et inflexions

Fonagy a bien montré tout ce qu'elle pouvait signifier pour le discours qui ne peut s'en passer sans faux fuyants (j'entends ici ces artifices du lecteur monastique, habile à faire passer l'exclamation, l'interrogation ou l'émotion sans se départir du ton recto tono auquel il s'oblige...). Il a surtout remarqué combien les émotions s'y marquent, transcendant les mots qui changent d'habit s'ils passent du discours au graphisme... Comme le dit Jésus[32] "ce qui s'exprime, c'est ce qui déborde du coeur" tout autant, et plus sans doute, au niveau des inflexions et des variations du timbre qu'à celui du discours dans son texte.

            harmoniques (spectrale)

Le mordant, la richesse, le velouté, la sensualité, la personnalité sont là : dans ces subtils accords, ces partiels, ces harmoniques qui font qu'une voix vous donne de l'énergie ou vous en prive, vous ragaillardit et vous porte au dialogue, ou vous laisse coi...

      registre

Il y a la mue qui fait passer d'un certain habitus vocal à l'étage au dessous; il y a aussi ces curieuses bitonalités qui dénoncent à tout bout de champ (c'est à dire à chaque terme) les culpabilités mal assumées du locuteur. Il y a enfin ces positions curieuses qui donnent à tel Hercule une voix de fillette, à telle jeune femme celle de Stentor [33]...


ECHO et NARCISSE :

ECHO
NARCISSE
Loi du Talion
Puni par son propre péché
écoute
vue
arts musicaux
arts plastiques
beauté de la voix
esthétique du corps
temps
espace
existence (être ou ne pas être) 
essence  (être ceci)
primevère (coucou) 
narcisse (la fleur)
hibou 
coucou (oiseau)
ombre (Jung) 
persona (Jung)
Grotte (cavité résonnante) 
Source (mère-eau)
fille de l'air 
fils de l'eau
anorexie mentale 
autisme
écholalie 
signe du miroir
toux 
prurit anal
se faire entendre ("psittaculaire") 
se faire voir (spectaculaire)
an-auto-portrait 
autoportrait
refus de soi, changement 
conservation de soi
lune 
soleil
féminin 
masculin
anima 
animus
Ophélie 
Hamlet
Cyrano 
Christian / Roxane
parole 
mimique
affliction    
paradis perdu 
excès d'amour (Mère / Fils)
abandon, rejet 
captation par l'amour maternel
révolte, culpabilité 
Vanité, Honte
échec scolaire, dyslexie 
le premier de la classe
sa mère est Héra / Junon (cocue) 
sa mère est Liriopé (vierge)
son père est Zeus / Jupiter (infidèle) 
son Père est Céphyse(violeur)
désir éteint du Père 
désir brutal du père

 


Le Débat

Pr Jean Marie PRADIER : Que penses-tu de l’absence du « trembler » dans la voix occidentale, alors que c’est très présent, par exemple en Inde ?

Dr AURIOL : Oui, en Inde, au Moyen Orient... Mon silence n'est pas un effet de style. C'est qu'en fait je n'ai pas réfléchi à la question. Peut être toi même as tu une idée ?

Pr Jean-Marie PRADIER : En quoi la classification des voix en Occident correspond à des choix culturels, philosophiques, des choix par rapport aux grandes pulsions instinctives, etc. ? Pourquoi se fait il, par exemple, que chez les tantriques, les lévitations se font avec des ultra graves ? Comment se fait il que dans le grégorien il y ait une voix que je perçois personnellement comme très éthérée, comme attirant vers les aigus ?

Dr AURIOL : Alors là ça m'est plus facile. Par rapport au tantrisme, ce qui nous frappe c'est l'usage de sons extrêmement graves et il ne faut pas négliger le fait que ces graves sont en réalité un étagement de multiples sons en général, c'est à dire qu'il y a également beaucoup d'harmoniques aigus dans ces graves et que quand on les filtre on s'aperçoit que ce n'est pas uniquement des graves. C'est vrai que le fondamental est très grave et par là ces voix sont qualifiables de graves.

Bien sûr l'allusion à la philosophie est évidente. C'est vrai que le bouddhisme en général et l'hindouisme d'ailleurs, considère que les parties basses du corps, les parties les plus pulsionnelles ont autant de valeur que les parties les plus socialisées. L'expression qu'il donne à ces parties peut être sacrée. Dans l'Occident, et en particulier dans l'Occident d'expression chrétienne, les sons graves sont plutôt éliminés. D'ailleurs un changement de voix et son aggravation excessive pouvaient même à l'époque être considérés comme diabolique au point qu'il aurait été très dangereux de présenter cette dame qui produisait un extrait de graves à un tribunal de l'inquisition parce qu'on l'aurait considérée comme possédée ! D'ailleurs ça a été utilisé comme effet dans un film "L'exorciste" que tout le monde a vu. On y voit la jeune enfant utiliser des sons graves appartenant à un registre qui ne convient pas à une pucelle. Donc on pourrait penser que les sons très graves ont quelque chose de sensuel, de pulsionnel. Et dans le bouddhisme tantriste, ça va plus loin, c'est quelque chose de tellement banal que ce qu'on vise, c'est l'indifférenciation par rapport à l'énergie pure, ce qui n'est pas forme matière, ce qui n'a pas pris forme. Bien sûr, même ici quand on parle, ça a une certaine forme, même si cette forme est loin du langage.

Une Participante : Je suis éducatrice. Je travaille avec des autistes. On dit souvent qu'ils ne parlent pas. Seulement ils émettent énormément de sons. Je voudrais savoir si je pourrais travailler des exercices de voix avec des enfants comme ça. Y a t il eu des choses écrites là dessus ? J'ai souvent envie de les imiter pour essayer de communiquer avec eux, mais à la fin je ne me sens pas à l'aise par rapport à ça ! Je ne sais pas si c'est les aider !?

Dr AURIOL : Personnellement, j'aurais tendance à vous y encourager même si ça ne doit pas être le seul moyen d'entrer en communication avec eux. La voix est quand même la matière du langage ! C'est peut être par là qu'il faut commencer. Partir de là où quelqu'un se trouve, oui ! S'ils acceptent cette matière, pourquoi ne pas commencer par cette matière ? Bien sûr ça parait difficile de dire qu'on va arrêter là. D'ailleurs si vous le faites c'est que vous espérez aller plus loin !

Vous savez que les autistes ont des caractéristiques très particulières. D'abord "les" autistes. Il est bon de mettre "les" autistes parce qu'il y a peut être même "des" autismes ; il n'y a pas une seule forme d'autisme. En tout cas certains travaux montrent que du point de vue de la relation au son, et donc pour notre cas particulier, à la voix, les autistes pouvaient se diviser en trois catégories.

  1. Nombre d’autistes n’ont pas de caractéristiques bien particulières du point de vue de leur fonctionnement cochléaire.
  2. Certains autistes ont une forme de perception du son qui est à un niveau moindre. On les prend parfois pour des sourds qu’ils ne sont pas ! Mais ils se rendent imperméables, insensibles au monde sonore. Leurs oto émissions acoustiques sont très faibles, disparaissent presque !
  3. D’autres autistes sont hyperacousiques, c'est à dire que lorsqu'on leur produit un son, ils y réagissent de manière exagérée, y compris à un niveau extrêmement élémentaire, c'est à dire qu'ils ont des oto émissions acoustiques de très grande amplitude, comme un nourrisson, c'est quelque chose de très archaïque. Qu’est-ce que les Oto Emissions Acoustiques ?  Il s’agit des sons que produisent nos cellules ciliées externes, à l'intérieur de la cochlée, lorsque cette cochlée reçoit un son. Cet « écho » n’a lieu que si la personne n'est pas sourde. Quelqu'un qui devient sourd voit ces oto émissions disparaître. Cependant, il existe un certain nombre d'entre nous, y compris des jeunes qui ne sont pas autistes, et qui sont hyperacousiques. C'est une découverte récente de savoir qu'un certain nombre de gens qui se plaignent d'être hypersensibles au bruit et de ne pas le supporter, sont physiquement hyper réactifs à ces sons. Ce sont des gens qui sont un peu choquants ! On a souvent envie de les qualifier de simulateurs ! En effet, ils peuvent être indifférents, et même jouir de sons d'amplitude très forte alors qu’ils déclarent que certains sons très faibles sont insupportables. Alors on pourrait dire : " Ecoutez, si vous allez en boite de disco écouter des décibels à la pelle, qu'est ce qui vous empêche d'accepter que le voisin prenne sa douche ? Vous entendez quelques bruissements quand il est sous sa douche et ça vous est insupportable ? ". Bien sûr on peut s'intéresser au versant psychanalytique de la chose, mais il y a également le versant physiologique. C'est à dire que ces personnes, au moins un certain nombre d'entre elles, ont des oto émissions exagérées. Ces gens présentent les mêmes mécanismes qu’un nourrisson ! Le nourrisson est hyperacousique mais il apprend progressivement à maîtriser ces oto émissions ; c'est à dire que son cerveau ordonne à l'oreille de moins réagir à des bruits faibles. Il existe une catégorie d'autistes qui sont hyper réactifs de cette façon là. Cette catégorie d'autistes a des caractéristiques cliniques particulières. Ce sont des enfants qui, non seulement sont hyper réactifs aux sons, mais qui sont hyper réactifs en général. Pour simplifier, ce sont des autistes très turbulents; très agités . .....

BIBLIOGRAPHIE

  1. Aristophane, Les Grenouilles, p. 297 et sq., Edition des oeuvres complètes, II, Gallimard, Folio
  2. Borel-Maisonny et collaborateurs:  Voix : Carrefour de la Personnalité, Bordeaux - Octobre 1981 (Dossiers FNO  5)
  3. P. Chantraine, Dictionnaire Etymologique de la langue grecque, Klincksieck, 1984
  4. R. Cross et coll., La Voix dévoilée, Ed. Romillat, 1991
  5. D. Decourchelle, Entendre, Ecouter, Essai sur les enjeux symboliques de l'audition, Mémoire d'Anthropologie Sociale, Bordeaux II, 1990
  6. P. Dissard et P.Bancel, Les onomatopées ont-elles une âme ?, Colloque de la SFP : Sciences cognitives (Déc.90)
  7. A.Ernout et A. Meillet, Dictionnaire Etymologique de la langue latine, Klincksieck, 1985
  8. S.Freud, Le motif du choix des coffrets (1913), in "L'inquiétante étrangeté", Gallimard (1985)
  9. S. Freud, Cinq Psychanalyses, Traduction Française de Marie Bonaparte, PUF, 1954-1981
  10. D. Gimaret, Les noms divins en Islam, Cerf, 1988
  11. M.Griaule, Dieu d'eau, Fayard, 1966
  12. Henoch, Du livre secret sur le ravissement d'Henoch le Juste, Ecrits Intertestamentaires - La Pléiade (1987) p. 1182 sq.
  13. G. Henry, Dictionnaire des expressions nées de l'histoire, Tallandier, 1992.
  14. K.Hruby, Eléments de Spiritualité Juive, in "La Mystique", DDB, 1965
  15. G. Konopczynski et S. Vinter, La voix de l'enfant entendant et du déficient auditif profond à la période charnière (7-12 mois), J.Acoustique 2,3, 265-277, Sept.89
  16. J. Lacan, Ecrits, Seuil, 1966.
  17. J. Laurenceau, Les origines du rosaire, Le rosaire dans la pastorale, 32, Octobre 1972
  18. Lie-Tseu, Le Vrai Classique du vide parfait, in "Philosophes Taoïstes", Pléiade (1961 - 1980)
  19. Meschonic H., La nature dans la voix, TER éd., 1984
  20. T. Michaël, traductrice de : Hatha-Yoga-Pradîpîkâ (p. 59 sq), Fayard, 1974
  21. Nodier C., Dictionnaire des onomatopées, TER éd 1984
  22. M.A. Ouaknin, Concerto pour quatre consonnes sans voyelles, Au delà du principe d'identité, Collection Métaora, Balland, 1991.
  23. A.Padoux, Recherches sur la symbolique et l'énergie de la parole ans certains textes tantriques, De Boccard, Paris, 1963
  24. R.du Pasquier, Découverte de l'Islam, Edition des trois continents, Genève, (s.d., 1979 ?)
  25. Platon, Le Banquet, Pléiade, Gallimard
  26. J. Pommez, Dysphonies Psychiques, in Voix : Carrefour de la personnalité, Dossier fno N°5, 305-319
  27. H.Racker, A propos de musique, Revue Fse de Psychanalyse, XIX, 3, 385-410, 1955
  28. L. Regnault, Abba, dis-moi une parole paroles mémorables des pères du désert, Solesmes, 1984
  29. G. Riegert, Battements du coeur des choses Pour une relecture de Sefrioui, in "Horizons Maghrébins" (ISSN : 0984 - 2616),17, 128-133 , Déc. 1991
  30. J.J. Saliège, Un évèque français sous l'occupation, Les éditions ouvrières, Paris, 1945
  31. F. de Saussure, Cours de Linguistique Générale, Payot, 1972
  32. R.A.Spitz, De la naissance à la parole (1965), PUF, (1968)
  33. N.Stchoupak,, Dictionnaire Sanskrit-Français, L.Nitti, L.Renou, Maisonneuve, 1980
  34. W.Stoddart, Le Soufisme, Edition des trois continents, Lausanne, 1979
  35. Thomas, L'Evangile de Thomas, traduit par Jean-Yves Leloup, Albin Michel, 1988
  36. Tiihonen J. et coll., Modified activity of the human auditory cortex during auditory hallucinations, Am.J.Psychiat., 149, 255-257, 1992
  37. J.L. Tristani, Le Stade du respir, Ed de Minuit, 1978
  38. Le Zohar : Berechit I, 15, Verdier éd., 1981

 

Google
  Web auriol.free.fr   


Psychosonique Yogathérapie Psychanalyse & Psychothérapie Dynamique des groupes Eléments Personnels

© Copyright Bernard AURIOL (email : )

12 Janvier 2002

 



[1] Victor Hugo

[2] ou Egrégores

[3] "la voz de su amo"

[4] Aristophane

[5] Il est remarquable que le terme de " ", voix et celui qui signifie "meurtre"

(" ") ne diffèrent que d'une voyelle, et encore ! tellement proche que l'étranger s'y méprendrait !

[6] Moïse (Exode XIX, 16-20): la traduction ici proposée est pour l'essentiel inspirée d'André Chouraqui et de la TOB.

[7] Adonaï

[8] c'est à dire par le tonnerre.

[9] Adonaï

[10] Adonaï (Deutéronome IV, 12 & V, 22-24) traduction d'André Chouraqui. Ce dernier en utilisant le graphisme IHVH surmonté de Adonaï se fait l'héritier de la tradition qui considère le nom de Dieu comme imprononçable. Il y a donc suggestion d'un niveau (divin) au delà de celui du son, au delà même du Symbolique. Index vers le Transcendant qui déborde tout ce qu'on en pourrait dire et ne saurait s'enfermer dans un concept ou un nom.

[11] C'est par abus que Gilles Henry l'attribue à Alcuin (735-804) sur le simple fait qu'il l'utilise dans une lettre adressée à Charlemagne...

[12] en pensant au ténor frivole

[13] Lie Tseu :"le Vrai Classique du vide parfait", V, XII

[14] La mythologie grecque nous avait prévenus; nous savons que le dieu Pan, rebuté, se venga de la nymphe Echo en la faisant déchirer en mille morceaux.

[15] A noter que, par ailleurs, Ingrid souffre du syndrome d'hyperacousie : "beaucoup de bruits l'effraient fort. Elle dort souvent les oreilles bouchées. Elle demande à être reçue dans un cabinet de consultation où aucun bruit ne pourrait venir des chambres voisines, c'est à dire de la famille de l'analyste. Un rêve montre que les bruits qui la persécutent sont l'expression de la scène primitive" et de "sa propre vie sexuelle".

[16] officiellement, la castration a toujours été interdite par l'Eglise mais fut implicitement encouragée pour remplir les choeurs de la Chapelle Sixtine ou des Cathédrales espagnoles à la recherche de falsettistes "naturels"(?)...

[17] Malgrè tous les efforts de Charles Nodier dans son dictionnaire (T.E.R. éd.) pour sortir des mots tout ce qu'ils pourraient recéler comme voix... et il ne suffit pas d'en rire !

[18] M.A. Ouaknin Chap. VI.

[19] cette pratique commença probablement au cours du XI° siècle par la récitation de la première partie de l'"ave maria" pour s'enrichir ensuite en complétant l'"ave maria", ajoutant un "pater" tous les dix "ave" et utilisant la méditation sur les mystères joyeux, douloureux et glorieux pendant cette récitation. Les 150 ave ainsi enchaînés (Psautier de la Vierge) veulent être analogues aux 150 psaumes de David (Psautier de la Bible repris dans le Bréviaire clérical) que les laïcs illettrés ne pouvaient utiliser...

[20] "Jamais, sans doute, un écrivain francophone ne s'était approprié aussi intimement la langue française - et d'une manière aussi subversive - pour y invoquer en arabe un des noms du dieu du Coran !..." Guy Riegert (p.133).  <<Hou>>,  <<Houa>>,  <<Huwa>> ( Lui) est en effet, pour les théologiens islamiques un des noms de Dieu. On a par exemple : <<      qul huwa llâhu ahad >>  (Coran 112, 1 ) mot à mot = "dis : <<   Lui, Allah, Unique ! >>

Pour certains lexicographes, le terme <<Allâh>> viendrait de son << >> final qu'on aurait préfixé de l'article par deux fois pour signifier son unicité... et la vénération qu'on en avait.

[21] Lorsqu'il est revêtu du casque d'Hadès.

[22] Avec Jacques Lacan : il compare la parole à une pièce usée qu'on se passe de la main à la main.

[23] Comme il était de règle chez les hystériques souffrant d'un tel symptôme (enseignement de Charcot repris par Freud).

[24] Elle se sentait poussée à aimer Madame K., sorte d'image idéalisée d'elle-même. Par ailleurs elle s'identifie à Monsieur K. mais souhaite sa mort (comme Narcisse qui se noie en sa propre image). Voir dans la réalité cet homme menacé d'une mort réelle, la conduit à la fermeture de la boite à coucou : elle ne peut plus rien dire (cf Lacan in "Ecrits" p.221).

[25] "Les silences parlent. Silence de mort. Silence de dignité. Silence de maturation. Silence de recueillement. Silence de prudence. Silence de servilité. Silence qui est un acte. Quelle la nature de votre silence ?" Ce texte fut écrit en Mars 1941 par l'archevèque Saliège, lui-même frappé d'aphasie et adressé à tous ses paroissiens. Plus tard (aout 42), il saura écrire "et clamor Jerusalem ascendit" pour condamner la déportation des juifs.

[26] Genèse XXVII, 22.

[27] Cantique des Cantiques V, 2.

[28] peut-être à son insu, puisqu'il n'explicite pas cette assimilation !

[29] celle des chakras : centres énergétiques pulsionnels représentés par une roue, parsemant le corps et structurés comme les couches pulsionnelles selon Freud et Lacan.

[30] Mallarmé

[31] La parenté de ce qui est autre, étranger et de ce qui est en opposition avec la Loi, la Coutume, la Tradition, ce qui est conforme au bon sens, au bon droit, à la bonne pensée est marquée dans les textes juifs : Rabbi Elishah ben Abuah poussa son opposition au légalisme jusqu'à transgresser en public les prescriptions mosaïques. Cela lui valut l'anathème du Sanhédrin. Non seulement son enseignement fut proscrit, mais on alla jusqu'à vouloir effacer son nom ; lorsque on le cite, c'est sous la dénomination d'Aher (autre).(Hruby, p.195)

[32] Evangile de Thomas, 45 (traduit et commenté par J.Y. Leloup (Albin Michel, 1988), cf aussi Matthieu VII, 16-18; XII, 33-35; Luc VI, 43-45...

[33] qui criait comme cinquante hommes...